La route numéro 1. Un ruban de goudron collé sur un contour plat du pays. À mon rythme je l'empruntais, dans le sens des aiguilles d'une montre.
À 8h00, il y a Reykjavic, capitale septentrionale de mes premiers jours islandais.
Je suis là, heureux trotteur d'un globe-horloge, sur cette grosse île arrondie par une route périphérique.
L'été s'achève. Sans insister.
Et avec lui, à mesure qu'une saison passe, se dissipent un à un les charmes du doux calendrier sans nuit.
Quelque part ça naît.
Ailleurs ça meurt.
La vie partout. Partout la vie.
Jamais je n'ai su nuit si courte, si grande, si soluble.
Cette curiosité s'apprécie davantage encore lorsque l'on sait l'autre moment, interdit de lumière solaire. Le rendez-vous chronique du temps soumis avec 1°c symbolique. Quand le baromètre s'adonne à cingler très fort l'épiderme.
Or, par ce qui ici n'est rien d'autre qu'un retour classique d'ascenseur, les éphémères de la suprématie du jour s'en vont toujours, imperturbables, pour muter en leur contraire.
Auparavant, l'idée du froid m'avait amplement échappé. Comme en attestait à présent ce changement radical du climat aux devants de mon arrivée.
Et puis, évidence immuable, ce mal d'hiver imprévu s'était posé sur moi, et il venait de s'imposer pour mieux peser sur ma nouvelle itinerrance.
Le froid, j'apprendrais à l'aimer en marche, comme cette habitude incroyable des tourments météorologiques.
Au sein d'une même heure parfois, la neige, le soleil, et le vent, et la pluie...
Je vérifiais ce proverbe local: « Si tu n'aimes pas le temps qu'il fait, attends 5 minutes! »
Et chaque fois que l'intempérance du ciel ne m'y empêchait pas, j'écrivais.
J'écrivais et j'écrivais.
Juste pour moi.
Premier grand luxe littéraire que s'accordait mon très long congé sabbatique.
Plus tard, j'apprendrais sans surprise, qu'en conséquence, entre autre, de ces longs hivers sans lumière, l'Islande détient dans son coin la plus forte densité d'écrivains au monde.
Aujourd'hui je suis là, dans un de mes innombrables entre-deux.
Un antre-lieux.
Tout au bout de ma droite, c'est le début d'un jour.
Là-bas très loin vers la gauche, c'est l'amorce d'une nuit.
Je sais qu'un de ces lendemains, le sens du mouvement qu'a choisi de suivre mon corps exposera les hospices d'une nouvelle cartographie. Au fond peut-être ne le sais-je que par refus de me le dire, et sans que n'en soit contrariée l'inexorable répartie du temps.
Si le temps avait le langage, il aurait le dernier mot, le premier et le dernier Moi...
Au lieu de quoi c'est nous. Nous qui n'avons pas sa durée. Nous qui l'endurons lui, et ces cycles et leurs restes.
Nous qui n'avons le temps...
Alors Je parlais et Je parle.
Je parle avec le temps. Avec le déplacement des choses.
Avec la perte d'un repère, l'inconnu enfin retrouvé, les signes d'une trajectoire...
Aussi je parle à la parole, à l'écrit.
Je parle sans corde vocale, sans langage, aux espaces d'entre les mots... Et aux silences courts d'instants-regards qui les remplacent.
J'entretiens des dialogues avec tout ce qui me touche.
Ô tant et tant de choses aphones!
Et le monde et sa connaissance. Sans langage pour me les dire.
Mais ça et là ils se ramassent.
Voyez! Je tends la main pour les entendre.
Pourvu seulement qu'à nouveau ils me traversent, et j'en redeviens l'interprète.
J'accouche alors les messages : Maïeutique animiste d'un nuage extensible, de couleurs en chute libre, un sein de femme océanique. Là, une nasse en osier, un phare cyclope tournant de l'oeil seul au bout d'une plage noire, un pays et ses secondes, un pays, et ses forces giratoires...
Celui qui croit ne pas savoir a bien raison d'avoir tort.
Celui qui refuse d'avoir tort se réinvente le savoir.
Par compromis, je formule des questions.
Répands de même les solutions des équations.
Rien ne se perd.
Rien ne se crée.
Tout me transforme quand je me tais.
Traînent les lunes, tombe la neige.
Tout autour de l'Islande, je parle au silence de plus bel.

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