De la Suède et de la Norvège, j'aime à retenir la lumière. Celle qui nous glisse
entre les doigts des yeux, et englue ses vapeurs de songes loin derrière nos rétines profanes. C'est la peau des fuseaux lunaires avec leur pigment bleu pétrole,
avec leurs limbes acryliques et leur voile gris métallisé. Peut être une aurore minérale, émaillée de
brillantine et tombée d'elle même en voûte.
Pas besoin de lever les yeux, le ciel descend tout
seul sur nous.
Vaste paroi en azur
d'une cloche de fonte, il
s'appesantit sur son sol. Et puis, il le suspend, à sa manière. Et puis, il le surprend, à la récurrence des soirs. Quand il a bien gavé de beau tous les paysages d'en bas, et que son bel
éclat spectral écourte un peu plus chaque fois la vie de ses préliminaires, la caresse
d'avant l'extinction.
En tout cas il en est ainsi durant mon séjour
hivernal aux pays des conifères..
La belle étoile, pourtant, se veut rude à dormir car la température ici est plus hostile qu'en Islande. Mais la beauté en l'air n'en est pas
responsable. Plutôt la faute à l'habitant des grandes villes, parce que un peu trop fermé.
N'aurais-je pas su sélectionner là-bas le
thermostat chaleureux?
À Oslo ou en Suède, j'use autrement mes stylos, et
dépense du papier. J'essaye avec des mots nouveaux d'assurer mes voyages plus longs. Mais ça ne prend pas.
Au pays d'Ibsen et Strindberg, l'excentricité est
admise mais guère sous forme vagabonde. N'en déplaise à Peer Gynt et aux folies d'August, le clinquant d'apparat gagne plus en couronnes que l'habit troubadour.
Mes interventions publiques sont des lectures de
gare. Elle plaisent au gros tigre de bronze. Mais beaucoup moins à la population absente. Ou
mon anglais manque de nuances, ou il est trop accent tué.
À Stockhölm, le troque-mot et la vente directe
marchent mieux qu'à Oslo. Si j'écris des proses roses bonbon, ou des phrases chocs hyper fashion...
Alors tant pis, je n'insisterais pas.
Le temps de l'argent qui inquiète n'aura qu'à prendre son mal en patience. Quant au mien, s'il en est un,
il est bien trop tôt pour m'en faire.
Ces pays sont hors de prix mais à ce jour, les
courriers de charme cambodgiens, reconvertis en billets verts, gardent de bonnes longueurs d'avance sur la suite de mon trajet. Et la faillite de mes poches saura attendre plusieurs
mois.
En ligne de mire toujours: l'autel de l'immatériel, hâté d'une vaste expansion
poético-libertaire. La poursuite invétérée d'un même voeu de non richesse.
Et pour chasser tout compromis, je mets de l'encre dans mon vin,
je vide mes vers sous mes pas. Et bois ma vie, pour mieux la vivre.
On me demande souvent: « Pourquoi est ce que
je..? »
Varient les verbes, les compléments, mais sans
réelle importance. Seul le sujet demeure.
Pourquoi ici? Et pourquoi là? Pourquoi comme ci?
Pourquoi comme ça?
Ou pourquoi, juste
pourquoi...
Mais que répondre, sinon le sourire d'un silence,
à l'effraction d'une attention qui aussi souvent peine à identifier sa question?
Je vois des forêts, des villes. Ici juste un
plancher de terre, et là-bas du basalte terne. Partout le même toit d'hiver souvent traversé d'une pluie.
Au temps, je ne demande rien. Pourquoi des gouttes de son ciel s'écoulent? Ou pourquoi tant de sapins poussent avec un flegme millénaire? Pourquoi la
neige tombe dessus, en petits flocons, en gros qui fondent, ou en manteau de fourrure H₂0
?
Les qualités des meilleurs interrogations n'ont d'égales que leurs points.
Les observations me suffisent.
Et ce faisant, je me dis, par exemple, que jamais je n'ai vu une aurore boréale.
Je m'émeus des deux yeux de cette injuste déception et puis, un autre constat me
rhabille: La délicieuse satisfaction
de n'avoir jamais réussi, malgré maintes tentatives, à refaire le
monde.
Il est donc permis au langage de toujours tout
recommencer.
Chaque jour nouveau m'aguerrit. Et
mon qui-vive, incompatible à l'amour des instants vivants, disparaît. Serait-ce le paradoxe d'une formule trop facile? Possible... Mais
que la science naturelle alors reformule meilleur art de vivre.
J'amorce peu à peu l'idée d'un retour vers la
France. Un lent retour sur les talons.
Mais à peine le nom évoqué et ma sérénité prend
froid.
Je revois sans regret le désert de mon héritage.
Sanction et menace à la fois envers les valeurs d'un cerveau qu'on aurait voulu moins à gauche, plus familiales, moins têtues...
Sinon la colère et les larmes, qu'est ce qu'un
père et une mère, à trop d'égards hors du monde mais tout bleu en leur sang, retiendront de leur fils s'il refuse leur camp?
Encore une fois, l'observation me suffit. Et
comme je n'ai pas d'écharpe, je m'éprends de ma capuche. Que
la foule soit dense ou pas, avoir un habit sur la tête réconforte la foulée quand
l'évidence hexagonale sans la joie d'y retourner, m'encouragent à traîner du pied.
Scandinavie.
Scandinavia...
jusqu'aux portes de Christiania, immense zone
auto-gérée en plein coeur de Copenhague, l'errance en pente douce m'enroule à son baluchon apatride.
En chemin, elle m'invite dans les chambres de quelques tendres amourettes, qui réchauffent et puis passent, comme des mirages de
cocagne.
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