Je n'avais pas repris la route.
C'est le Cambodge qui me la donnait
Exigeant en retour l'inconfort de ma psyché.
...
On ne voyage pas au Cambodge.
Mais on l'éprouve, on le devient.
Tout ce qui pèse ici se ressent avant de se voir.
Avant de ne pouvoir comprendre.
C'est dans l'oeil impavide des gens.
Ca vous fixe sans intention.
C'est là, juste au bord du trouble soudain qui vous prend, au bide et à la tempe.
Avec tellement de stupeur que parfois on ne le sait pas.
Et ça vous reste en suspens. L'invisible et l'absent.
Deux emprises en travers.
Phnom Penh me noyait à la gorge, de ses grands yeux sombres fermés.
La chape de plomb de ses grands creux.
La vacuité trop lourde, à faire ployer la vue.
L'absence maladive. Et indéfinissable.
L'absence...
Et la molle impression, fiévreuse, d'une ville vindicative.
Et qui, imprécise, vous enferme.
Vous et vos états d'âme. L'histoire.
Comme des noeuds dans le bois.
Phnom Penh, c'est la cave d'un rêve opaque, rancunier et hagard, une ratière léthargique.
Une inadvertance rouillée par son propre glissé sur place à confondre les temps.
Cette ville me claquait la gueule.
Et tout ce que j'avais dedans.
De la violence pure, et simplement impalpable, qui me secouait sans crier gare.
Mais dans ma gueule. Quelque part.
C'est par là que je parle.
Là que je pense...
Tout le pays est un vaste vaisseau fantôme.
Et au sein d'errances lascives qui dérivent le pays, les fantômes sont sur-présents.
Le sommeil aussi est flottant, sur d'autres villes, comme sur les transports lents.
...
Rouge...
Rouge partout.
C'est la poussière du
pays.
Pour qui ne vit sous cellophane,
impossible d'y échapper.
Rouge, c'est aussi la terre, battue par le poids des années.
Du sang séché peut-être...
Du sang de mort sué. Là où l'effort de l'oubli règne.
L'inconscient collectif, à défaut de meilleur histoire...
Sué pour tâcher de laisser une trace dans la mémoire.
Le génocide est emprisonné au musée.
Mais dans l'abîme de chacun ce sont des hectares déchirés.
Des charniers en batteries, des galeries à sol ouvert, des flashs morbides.
Et le traumatisme cousu aux commissures des globes oculaires.
Rouge.
C'est la colère. Qu'il faut vivre pour
reconnaître.
C'est les enfants qui rient, de leur
nombre et de leur sort.
C'est le sexe béant, ouvert au viol massif.
Le sacrifice des anges muets sur l'hôtel fratricide.
La couleur de l'argent, la honte viciée au pouvoir.
C'est l'horreur, hors du noir de la loi.
La main d'une Chine invisible.
Aussi le sang et or clinquant.
Une idée de luxe ostensible.
Et puis le rouge différent.
Celui qui vous repaît l'ésprit.
La boue du Mekong parfois.
D'autres fois la toge du bonze.
Ici, dans l'épaisseur d'un doute. Au coeur de visions crânes ou courbes.
L'once de folies grasses et moites peut s'insinuer.
Et prendre l'âme.
Aussi, devenir le Cambodge, c'est pour beaucoup l'art d'accepter les complaisances larvées, au profit d'un double caché, nourrit de ronge-sagesse.

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