au Cambodge - (22 à 30)

Mardi 16 septembre 2008




Je n'avais pas repris la route.

C'est le Cambodge qui me la donnait

Exigeant en retour l'inconfort de ma psyché.

                        ...


On ne voyage pas au Cambodge.

Mais on l'éprouve, on le devient.


Tout ce qui pèse ici se ressent avant de se voir.

Avant de ne pouvoir comprendre.


C'est dans l'oeil impavide des gens.

Ca vous fixe sans intention.

C'est là, juste au bord du trouble soudain qui vous prend, au bide et à la tempe.

Avec tellement de stupeur que parfois on ne le sait pas.


Et ça vous reste en suspens. L'invisible et l'absent.

Deux emprises en travers.


Phnom Penh me noyait à la gorge, de ses grands yeux sombres fermés.

La chape de plomb de ses grands creux.

La vacuité trop lourde, à faire ployer la vue.

L'absence maladive. Et indéfinissable.

L'absence...

Et la molle impression, fiévreuse, d'une ville vindicative.

Et qui, imprécise, vous enferme.

Vous et vos états d'âme. L'histoire.

Comme des noeuds dans le bois.


Phnom Penh, c'est la cave d'un rêve opaque, rancunier et hagard, une ratière léthargique.

Une inadvertance rouillée par son propre glissé sur place à confondre les temps.


Cette ville me claquait la gueule.

Et tout ce que j'avais dedans.

De la violence pure, et simplement impalpable, qui me secouait sans crier gare.


Mais dans ma gueule. Quelque part.

C'est par là que je parle.

Là que je pense...



Tout le pays est un vaste vaisseau fantôme.

Et au sein d'errances lascives qui dérivent le pays, les fantômes sont sur-présents.


Le sommeil aussi est flottant, sur d'autres villes, comme sur les transports lents.


 

                                                      ...


Rouge...

Rouge partout.


C'est la poussière du pays.

Pour qui ne vit sous cellophane, impossible d'y échapper.

Rouge, c'est aussi la terre, battue par le poids des années.

Du sang séché peut-être...

Du sang de mort sué. Là où l'effort de l'oubli règne.


L'inconscient collectif, à défaut de meilleur histoire...

Sué pour tâcher de laisser une trace dans la mémoire.


Le génocide est emprisonné au musée.

Mais dans l'abîme de chacun ce sont des hectares déchirés.

Des charniers en batteries, des galeries à sol ouvert, des flashs morbides.

Et le traumatisme cousu aux commissures des globes oculaires.


Rouge.

C'est la colère. Qu'il faut vivre pour reconnaître.

C'est les enfants qui rient, de leur nombre et de leur sort.

C'est le sexe béant, ouvert au viol massif.

Le sacrifice des anges muets sur l'hôtel fratricide.

La couleur de l'argent, la honte viciée au pouvoir.

C'est l'horreur, hors du noir de la loi.

La main d'une Chine invisible.


Aussi le sang et or clinquant.

Une idée de luxe ostensible.


Et puis le rouge différent.

Celui qui vous repaît l'ésprit.


La boue du Mekong parfois.

D'autres fois la toge du bonze.



Ici, dans l'épaisseur d'un doute. Au coeur de visions crânes ou courbes.

L'once de folies grasses et moites peut s'insinuer.

Et prendre l'âme.


Aussi, devenir le Cambodge, c'est pour beaucoup l'art d'accepter les complaisances larvées, au profit d'un double caché, nourrit de ronge-sagesse.



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Mercredi 17 septembre 2008

C'est le titre d'une chanson.


Derrière, et lourdement égarées, des paroles.

Que je n'aurais pensé écrire. Non plus imaginé chanter.


Mais tout est là.

De mes mots, de ma voix.

C'est plus ou moins avec, et plus ou moins sans moi.


C'est aussi de la musique.

Mais la musique, c'est encore autre chose.

Jamais vraiment elle ne m'incarne.


Ses transports seuls goudronnent mes séjours, de non-lieux communs au mystère.


                                    ...


Je dis qu'attendre, quand on voyage, c'est déjà arriver.


Dans les arrêts de temps, ce sont des espaces qui s'ouvrent.

Et qui sont là sans qu'on le sache.

Sans rien y voir... sans en bouger...

On existe quelque part. Et d'un seul coup tout est là.

Comme ça, comme toujours.

Nous, et le reste.


Mais d'abord, c'est ce qu'il y a de nouveau.

Et qui est en avant de nous.


Tout ce qui peut-être ordinaire, ou extra, et qu'hier on ne percevait.


Pour une chanson, c'est pareil.


Imaginez...


Eux, ils veulent des paroles.

Et avec en faire des chansons.


Ouais, je parle anglais. Oui, c'est possible!”


Voilà...


J'avais attendu bien des lieux, la couleur de leurs rencards.

Et je m'échouais là. Au terminus d'une visite improbable.


Du choix, je n'étais le décisionnaire. Mais un genre d'invité.

Je devais dire merci malgré leur accueil très austère.


Oui. J'étais celui-là qui arrive, comme une soupe aux cheveux d'anges.

Un jour comme ça, au milieu des préparatifs.

Au milieu d'eux, déjà-là et qui attendent... que n'arrive celui-là.

Celui qui saura parler, écrire, mettre ce qu'il faut par là, sous les notes.

Dessus, à côté, autour... Et qu'importe l'endroit.


Pourvu que ça porte le sens le plus loin possible d'ici.

Et pourvu surtout que ça passe.


Mais bon, la musique, j'y connais rien moi...


Voilà pour le contexte.


Rien à voir avec ce pays du même nom, qu'on découvre par d'autres portes.


Chica, Sophear, Vichea et Keng.

Trois jeunes khmers amorphes, arrogants, et un thaï talentueux.

Tous quatre dans la même galère, dans un vent de poussière, rouge stérile.

Et moi avec.


Mon occasion la plus in, la plus attendue peut être.

Et qu'enfin ici j'atteignais, comme des vacances impromptues.


L'expérience locale, autochtone, le potentiel de l'authentique.


C'est un groupe Phnom Penhois.

D'un genre indéfini.

Un bout de jeunesse du pays, vue par son versant riche et méta-amphétaminé.


Une entrée dans la culture.

Une échappatoire au tourisme.



Eux, l'étranger, ils ne l'aiment pas. Faut le savoir.

À vrai dire, ils ne l'aiment pas moins qu'autre chose.

Mais simplement ils n'aiment rien.


Alors aucun salamalec.

Pas d'émoi.

Je ne suis pas le bienvenu.

Mais si je peux rester c'est bien.


Ce que je pense, d'où je viens, où je vais, l'ensemble de ma gueule de blanc...

Ils s'en foutent.


Ce qu'ils veulent ce sont des chansons.

Et d'une portée universelle..! Rien que ça.


D'accord, ils sont loin d'être cons.

Mais si peu d'intérêt pour toutes les choses de la vie...ne laisse place qu'à l'ambition.

C'est triste...


Un désenchantement énorme leur donne un vrai charme atypique.

De la hauteur aussi.

Au Cambodge ce sont les seuls.

Les seuls qui jamais ne sourient.


Ce qui dans bien des pays pauvres est souvent le syndrome du riche.


Je m'y ferais...

Mais il y a autre chose.

Même en fermant les yeux, je trouve Sophear très jolie.

Très en retrait, très assaillante, et d'une volonté de fer.

Elle est un masque de papier glacé.

L'unique voix du groupe.

Et dans chacun de ses mouvements, le langage de son corps hurle, par le flegme et la provoc, sa beauté sibylline.


Pas assez karaokée pour faire succès dans ce pays.

Alors elle sculpte :

La pâleur de la glace, le mutisme de son visage, la désinvolture suprême.



J'ai infiltré l'envers du pays du sourire.

L'envers de l'exotisme.

Et me voici, version grande ville, sur l'épicentre du dépaysement.


Le voilà donc, le phare de ma caravelle, mon nouveau monde.

L'instabilité convoitée!


Près de six mois hors de la France et première fois.

Première fois que je comprends le socle, d'où, autour de moi, tout dépend.


C'est pas beau. C'est pas gai.

Et alors forcément, ça chante le glauque et le rance.


Pour autant que j'ai pu écrire, je n'aime pas le résultat.


Mais passons.

Pour former la jeunesse, le bon et le moins bon, bien souvent équivalent.



On m'a mis sur la tronche un casque.

Un sample de wawa en boucle. C'est tout.


Ok. Write!”


Le gang des quatre autour de moi, on aurait dit des raquetteurs.

Si je leur donne ce qu'ils veulent, ce sera pareil tous les jours?


Pour m'intégrer, ce serait presque une aubaine.


Alors j'y vais en français.

À fond, et comme ça vient.


Ok... You translate?”


La traduction est plus longue mais pas sorcière.

Moins sorcière que les paroles...


Mais ça leur plaît.


Man.. It's like Jim Morrison's style!”


Là, ça ressemble à un compliment.



Par la suite, ils l'enregistreront, en français et ma voix dessus.

Puis avec ça une musique...



Serais-je sur la bonne voie?

 

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Jeudi 18 septembre 2008


Voici les paroles de la dite chanson.
La version audio peut être écoutée, ou téléchargée, via l'URL suivante:

http://www2.partage-facile.com/1067642-Voyageur_interieur.mp3.html



Voyageur intérieur


Des mondes.

Je vois des mondes éclatés
poussiéreux et dévastés.

Des routes en ruines
des chiens crevés.

La nature est brûlée
sous le pied des enfants qui se sont égarés.

La pluie.

La pluie commence à tomber
sur la vitre du train qui hurle.

La fumée se dépose sur les feuilles
de ces paysages oubliés.

La machine me transporte.
Mon esprit s'évapore.


Je m'éveille.

Je m'éveille près d'un arbre fruitier.

Un chat siamois
sans collier
est le gardien du verger.

Une grande femme blonde aux yeux percés
s'avance vers moi :

Avance vers moi!

Je tombe.

Je tombe dans un puit profond et sourd

Je tombe...


Des voix.

Des voix étranges s'entrechoquent.

Le vent est sec et glacé.

Partout des portes.

Des portes et veroues
des veroues sans clef.

Et la sirène du train
qui déchire la vallée.


Tout défile autour de moi, trop vite.
Un réseau dans ma tête, comme une toile d'araignée qui déchire ma cervelle.

Des fils, des mots, des idées, des images, m'étourdissent.
Je dérive.

Je dérive en longeant les roseaux
dans les eaux rouges-sang de marais répugnants.

Mes yeux se ferme pour mieux voir.

Je flotte.

Je flotte, donnant mon coeur au vent.
Et les anges, dans une douce accolade,
me délivrent de mon âme.

Je suis prêt.

Je suis prêt, et abandonne tout mon corps
aux caprices du temps.

                   _________


* Si à partir de l'URL et du fichier audio, quelqu'un est en mesure d'en faire un lecteur exportable,
que je pourrais coller ici, je lui en serais reconnaissant.


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Vendredi 19 septembre 2008



Peut-être le soleil.
Peut-être la poussière...

Il est des jours, tombés du ciel encore, où l'art de la mousson nous manque.

Peut-être ce temps qui se passe, là où la durée des maux reste.

Les traces de mouvements lâches, et de vacances qui débordent.
Je les mélange...

Les hôtels sur leur 31.
Les visites des temples. Les visites qui les gâchent.
Le folklore à trois sous des éléphants dépressifs.
Les absences de jambes, les absences de bras, à tous  les âges de l'habitant.
L'admiration indistincte, à l'endroit de tous les pouvoirs : L'argent, le flingue ou le fauteuil.
Le propre des richesses et les origines orgiaques de leurs natures dégueulasses.
Les filles de leurs mères. Les mères de leurs filles. La traite de leurs corps.
Les braconniers de tout ce qui respire. La déforestation sauvage
La gangrène des pancartes du Cambodian People Party, confondu les premiers jours avec des fêtes populaires.
L'histoire. Son poids. Et l'anesthésie de la masse.
Tout voir et tout savoir. Taire encore l'essentiel.
Les armes d'un humanitaire de paille à l'ombre d'une corruption sans ambages.
La population qui se traîne à l'image d'un cyclo-pousse.

La vie, la mort et le sourire du grand malade, croisés sur les mêmes visages.

Le Cambodge.


Sinon le Tonlé Sap, qui au coeur du pays perd pied, ici il y a le feu au lac.
Des flammes sans fondement, seulement avides de tout.
Et pas de lance à incendie...

Les vagues des hors-bord irritent des villages flottants, flétris.
Accrochés en vain aux mangroves.

Là.
Les frelons de leurs moteurs noient le bruit du grief qu'on accroît.

La résignation trop souvent va de pair avec l'habitant.


Peut-être le soleil.
Peut-être la poussière...


Pourtant il est aussi, loin de cette réalité.
Et parce que ça la dépasse :

Des nids de poules, gros comme des arbres.
Et des palmiers à sucre, debout sur le vaste vert plat.

L'enfant qui nage avec la vache.
Le rire contagieux, l'éclat, de cet enfant nombreux autant, que les pousses de riz, que les champs.

L'inactivité apaisante.
Les pêcheurs de Kompong Chnang.
Le Rattanakiri. Le Mondolkiri.
La vie tribale et à l'écart.

Une capitale un peu molle, et sans circulation.
Des rues sans trottoir.
La nuit des flics dans leurs hamacs.

Un train plus lent que le temps.

Le nord dépeuplé d'un Mekong.

Les marchés à l’abri du jour. Petits mondes dans le monde.
Des fruits et des tissus. Des bijoux.
Et des bruits, et des brocs.
Les odeurs, les couleurs, les étalages à étages...


J'étais devenu objectif.

Pas l'adjectif, ça non, jamais!
Mais l'objectif d'un appareil photographique.
Juste bon à déambuler, me refermer puis m'ouvrir.

Le négatif, le positif, n'étaient que des notions abstraites.
Et somme toute très relatives.

Contemplatif. Content.
Une proximité de son qui rejoignait celle du sens.

Keng appréciait ça, je crois.

Chica et Vichea s'en foutaient.

Quant à Sophear...
Disons que je la contemplais.


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Samedi 20 septembre 2008


Un quartier excentré, des routes qui n'en sont pas.
Et une villa extra-large, importée tout droit de Dallas.

Here we are!

Keng est le seul sympa du groupe.
Le plus cultivé, le plus cool.

Non pas que ce soit cool d'être cool. Au contraire...
Le must ici a des faux airs de nihilisme.
Mais simplement, il est comme ça.

A Phnom Penh, être ouvert n'est pas tendance. L'art et la culture peu en vogue.
C'est juste bon pour les touristes, les expats, et une forme de noblesse éteinte ou en voix d'extinction.

Le cercle des jeunes branchés est plutôt circonspect.
Quelques dizaines de gosses de riches, là où l'argent est souvent louche.
Amis ou pas, tout le monde connaît tout le monde.
Et chacun, là, entretient un respect d'apparence.


Phnom Penh sort à peine du far-west.
Les armes ont été rangées. Mais les porte-flingues demeurent.

Quelques années plus tôt, pour immortaliser la très relative victoire de la cesse sur le feu, l'ONU avait fait ériger, en rond-point et à deux pas de l'ambassade de France, un monument révolver.

Une sculpture métallique, 100% premier degré. Le bout du canon est noué.

Mais qu'importe...
S'embrouiller c'est une tradition.
Et les pétarades sont fréquentes.

Sans avoir à se mouiller, mes hôtes ne sont guère en reste.
Aussi, le gun participe à leur look.
Et ce, même s'il ne se voit pas,

Aucun réel besoin, jamais de brèche à leurs moyens.
En bon magouilleur de la haute, c'est leur padré qui y veille.

Les vitres tintées du 4x4, ou de la Toyota Camry noire, glissaient d'un pot-de-vin à l'autre, et de bordels en casinos.

Le toit de la villa se coiffait d'une grosse antenne.
Un genre de parabole high-tech pour communications abstraites...



En société, je suis un genre de faire-valoir.
Inviter un blanc ça fait classe.

Je ne dirais pas qu'ils flambaient...
Ils avaient le cash pyromane!

Mais dire merci les indispose.
Quelque part cela fait écho aux vraies intentions de leurs gestes.

Alors je les laissais se montrer au dessus de ça.

A la villa, toutes les journées s'imitaient.
Défoncés un peu à la coke et beaucoup au yaba.
Plus rarement aux ecstas.

Une fois m'avait suffit. Je ne touchais pas à ça.

L'herbe, ou l'opium, ça faisait je crois trop local.
Ou bien trop touristique.
Dommage...


Aucun des frères n'étant jamais d'accord, le nom du groupe changeait.
Comme les chemises de Chica.
Comme celles de Vichea.
Un mauvais goût bariolé de frasques chaotiques.
Prétexte à disputes cinglantes.

Lors des concerts, toujours petits.
Toujours plus ou moins glauques aussi.
Il n'y a de présentations. Ceux qui sont là savent tous déjà qui ils sont.
Et les noms de scène ils s'en foutent.

Mais Chica et Vichea ne rigolent pas avec ça.
Un de leurs cousins a percé jusqu'en Californie, alors... Ils escomptent le succès aussi.

Ils sont pressés, orgueilleux, aveugles et sourds à l'extérieur.
Sauf la médiocrité peut-être, rien ne sera jamais gagné.

Keng pourrait-il croire le contraire?

Lui seul à un réel talent.
Je me demande ce qu'il fait là...

Sophear a sa beauté pour elle, une voix.
Mais pas de terrain d'expression.

Leur musique n'en est pas une.
Et les chansons sont inutiles.



Nul part ailleurs je n'ai si peu écrit.
Et la langue française me manque.

La sueur dehors est étouffante.
Et la clim dedans est austère.

La chaleur est trop ocre.
Les moustiques sont très forts.

A longueur de temps je promène les yeux de mes pas sur la ville.
Nourrissant bien des impressions.
Titillant le bleu sans le ciel.
Et la racine de l'horizon.

Puis je reviens ici.
Face au portail immense d'une bâtisse sans âme.
Devant la petite guérite d'un gardien mécanique.


Plusieurs domestiques vaquaient.

Le jardin. La cuisine. Les courses et le ménage.

Au début je ne savais pas qui des quatre habitaient là.

Il y avait tellement de pièces!
Je croisais très peu les parents. Ils m'en considéraient d'autant...

Vichea et Chica sont frères.
J'aurais pu m'en douter mais je ne l'avais pas fait.
J'avais cessé, depuis déjà plusieurs mois, de faire confiance à ma perspicacité.

Keng vivait là, comme moi.
A la différence de taille qu'il était leur pote et moi pas.
Le thaï et le khmer c'est proche, ils conversaient sans problème.

Avec l'anglais, Keng excepté, ce n'était pas de même aisance.
Alors, tant bien que mal, je tâchais d'apprendre le khmer.

Avec l'accent, le prénom de Sophear ressemblait à “soupir”.
Ce qui lui allait comme un charme.

Elle, ne vivait pas sur place.
Ou du moins elle n'y dormait pas et ne venait pas tous les jours.

Pour se faire désirer, pour souligner son caractère...
Elle décalait ou annulait, les invites, les rendez-vous et les répétitions du groupe.
Avec un systématisme qui en était presque comique.

Chaque fois pourtant, Vichea et Chica s'en plaignaient. Et feignaient le reproche.
Ils s'appliquaient, sans même se concerter, à paraître crédible.
En vain. Et sans même s'en rendre compte.

Il était clair qu'ils en pinçaient pour elle.
Aussi clair que, du côté de Sophear, ce n'était pas pour lui déplaire.

Mais en même temps, plus elle était belle intégrale et plus ses pupilles noires juraient que jamais elle n'aimerait personne.



La sueur dehors est étouffante.
Et la clim dedans est austère.

Pourquoi y revenir alors?
Pourquoi jouer plus loin ce rôle de cinquième roue de la team?

Je ne me posais la question.
Seulement la réponse.

J'étais la moitié du suspens, Sophear de la résolution.

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Lundi 22 septembre 2008


Je l'ai vu. Elle le sait.
De moi à elle, trois fois rien.
Trois fois, au moins...

Mais moins elle daigne davantage et plus je sais qu'elle me voit.


Au commencement, j'étais gentiment ignoré.

D'Eve à Adam, sans la pomme et sans le serpent.
Mais l'évocation du venin. Les pépins de la connaissance...

Un jeu de signes distillés, négligemment arborés.
À l'indifférence des jours, au savoir de l'homme-et-la-femme.
Sorcellerie improvisée comme un traitement de faveur.

La profondeur de son trouble...
C'était l'aiguille des heures sur l'horloge de la perception.
Chronique, lente, latente. Et souvent cerclée de folie. 
Les minutes en sa présence, des réminiscences létales.
Bris d'histoire incommunicable des sexes et de leurs clivages.

Des parfums, des relents, d'universalité coupable.

L'assurance de son dédain, une fragilité miroir.
Et ça volait dans les éclats de reflets tout intérieurs.

Des flirts opaques avec des ombres.
Et entre son coeur et le monde,un filtre :
L'épaisseur courbe d'un trou noir.
L'entonnoir des attractions fourbes.

Fatales, glaciales...

Quand le corps qui les hébergent semble n'être attaché à rien, il y a des beautés qui y tiennent beaucoup.

Mais comprendre n'atténue pas le grand écart des sentiments.


À part voir et sonder Sophear, je n'avais rien su tenter.
Pas même songé à le faire.


Elle était née dans une cuillère en argent qui lui ressortait par la bouche.
Tout lui était insipide.

Pas de dégoût pour la richesse.
Juste du mépris pur et simple envers tout ce qui s'achetait.
Et en premier les lieux, les personnes.

Nous sommes dans un pays où la pourriture est puissante.
Là où son père est, parmi d'autres, un corrompu professionnel.
Un bonnet plus gros que les autres.

Je le sais. Elle l'a vu.


Longtemps je minimisais combien c'est elle, seulement, qui m''imposait en parolier de ce groupe.
Le rôle que j'y jouais. Les tensions que je générais.
Concrètement, j'étais de peu d'utilité.
Tant l'avenir de ces morceaux riait d'improbabilité.

Sophear aussi riait de moi, de ma démarche.
Les mots lui étaient sans saveur.
Mon voyage, elle le trouvait con.

“Oui mais qu'est ce qui n'est pas con?”

Elle ne m'avait pas répondu.
Elle s'était détournée.

“Let's sing then...”

Un regard terrible en retour.
Regard qui en trahissait long...

Une première!

Elle semblait me reprocher de la désirer passivement.
De n'avoir pu me rembarrer.

Et le lendemain matin, elle venait me réveiller.
Assise au chevet de mon lit, dos tourné.

Pendant combien de temps..? 

Une apparition mystique.
Les cheveux d'une nuque.

Et puis la réciprocité d'une émotion immobile.

C'est sûr qu'elle entendait mes yeux. Mais refusait de les croiser.
Et, de la fin de mon sommeil, je m'imaginais qu'elle pleurait.

Ma main atteignait son épaule. Elle la prit.
Et sans me prêter son image elle m'offrait de la dévêtir.

Seulement nue.
Sans glace ni carapace.
Et tenue à bout de bras.
Là. Je voyais sa face cachée.

Aucune larme, sinon l'ensemble de son charme.
L'éloquence de sa pudeur.

Elle ne dissimulait sa grâce.
Mais sa douceur.

    Sa douceur indéfinissable.


Les mots, sans doute, sauraient raconter bien plus.
Mais à l'endroit de ce que j'aime à souvenir, ils ne le diraient que moins bien.



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Mardi 23 septembre 2008

 


Nous sommes à Kompong Som. Aussi appelé Sihanoukville.

Il y a l'océan indien sur des plages sans vie.

Des paillotes joliment frêles, abandonnées à la côte.

 

Un panorama pénétrant, les fragments d'un globe chamallow.

On jurerait ce paysage inchangé depuis plusieurs siècles.

 

La Terre-astrale émotionnelle...

 

Et dans ce cadre interminable, où le temps suspendrait les songes de tout ce qui ne bouge pas.

Là, condamnés au mouvement, tous le jours on se quitte. Tous les soirs on s'acquitte.

Comme s'il fallait toujours boire à la limite de la brèche.

 

De grands hôtels en disputes.

De divergences en turpitudes.

 

Ma love story avec Sophear, ce n'est pas l'amour et l'eau fraîche.

 

Plutôt la passion torrentielle.

La sensualité impulsive.

Les courants hydro-éléctriques.

L'hydre de nos chutes de reins, et celle de nos chutes libres.

 

À s'aimer coûte que coûte, envers et contre nous, c'est fou à quel point le coeur s'use.

À quel point il en redemande.

 


Une nuit. Deux transats. Une plage.

 

Derrière nous, s'anime un mince échantillon, festif, d'une jeunesse occidentale.

Comme on en voit à Koh Chang. Comme il en est à Koh Pha Ngan.

Comme il en est, juste là et autrement comme... Un soir de plus à leurs escales.

 

Un ampli qui joue Buddha Bar.

Et un bar en osier où tanguent, comme les fleurs, des cocktails empaillés.

 

Ça parle joyeusement fort.

Les regards sont lustrés.

Séduction franche et tamisée.

Sans rien faire, l'insouciance trouve ses raisons.

Ou simplement se consomme, sans qu'autour rien d'autre n'existe.

 

Serendipity beach.

Un coin de crique, ouvert à flanc de grève.

Et des guirlandes à lampions qui illuminent les verres et découpent les silhouettes.

 

Face à nous c'est la mer.

Plus noire encore que le ciel.

 

Sophear n'y est pas à l'aise.

Je la comprends...

 

C'est la seule khmère ici.

Une étrangère dans son propre pays.

 

Un sentiment commun, un symptôme trop géographique.

Une presque coutume, forgée de mauvaises habitudes.

 

Comme celles qui, à présent, permettent à tant de regards crus de prendre Sophear pour une pute...

 

On me témoigne des sourires complices.

On lui fait des grands yeux salaces.

 

Et, en ne me retenant qu'au sable, mes poings-virgules ne sont pas loin d'amorcer là une ou deux phrases.

Mais Sophear, si égale à elle-même, réinterprète ma tension.

 

"Si ça t'emmerde qu'on te croit avec une pute, t'as qu'à le dire! Je peux partir!"

 

...Comment voir le simple des choses, lorsque l'on est si compliquée?

 

Sans rien dire je l'embrasse.

Sans rien dire elle me repousse...

 

Calmement alors je m'explique.

Ça la trouble.

Et soudain je m'interromps.

Je bifurque.

 

C'est qu'il y a, juste à côté de nous, un groupe de gosses qui s'embrouillent.

Une poignée d'enfants des rues.

Des sniffers de colle.

Des sillonneurs de plage en quête de recyclables, et qui traînent leurs gros sacs.

Là, le plus jeune est pris en grippe par les autres.

Ils en veulent à son sac.

Je l'ai vu qui essaye de protéger son butin, et eux resserrer leur menace.

J'interviens.

Ils se moquent de moi, de lui. Ils me testent.

Avec son amas de canettes, leur victime se glisse derrière moi.

Les autres veulent le rattraper.

Je hausse le ton en khmer. Ils s'arrêtent.

Conspirent entre eux. S'attardent autour.

Et puis très vite ils oublient.

La colle a eu raison de tous et le plus jeune vient s'endormir entre les pieds de nos chaises-longues.

 

C'est alors que Sophear se lève, et là dessus me pique un fard.

D'abord en khmer. Vraisemblablement des insultes.

Mais je ne les comprends pas.

Et ce saut d'humeur encore moins.

 

C'est décousu, paradoxal, et déroutant d'incohérence.

 

Elle me reproche violemment d'entraver à l'injustice.

De n'être qu'un con prétentieux qui ne peux rien savoir du nécessaire ordre des choses.

Que je vis à dix milles lieux de la réalité d'ici, avec une armada de valeurs débiles, plus naïves les unes que les autres.

 

J'avais connu les colères froides.

Je découvrais la fureur chaude.

 

Un ouragan, à peine plus long qu'un claquement de porte, suivi d'une incompréhension totale.

Une incompréhension durable.

 

Ce n'était pas du tout son style.

Elle excellait au contraire dans les non-manifestations.

Dans les regards trop silencieux, les paroles vives, cinglantes, mais en façade d'émotions parfaitement contenues.

 

Après ça, elle ne disait plus rien. Restait prostrée.

Mais elle ne partait pas.

Et se montrait à moi plus bizarre que jamais.

 


"Tu viens!?"

 

Je la suivais, pas fâché de quitter la plage.

Mais en allant vers sa voiture, j'appréhendais surtout la suite.

 

Elle conduisait et ne parlerait plus.

Je m'efforçais d'en faire autant.

 

Rien jusqu'à la chambre d'hôtel.

 

Et puis, une fois la porte refermée, son visage...

Le miracle.

 

Ça devait ressembler à ses traits de la première fois.

Mais cette fois-ci, j'étais en face.

 

Un court instant, j'avais encore cru à des larmes.

 

Pourquoi... Je ne sais pas.

Peut-être ma propre émotion.

 

L'hostilité n'était pas seulement effacée.

Mais juste inimaginable.

 

Et elle m'approchait en flottant sur un tapis de sagesse.

Je la trouvais resplendissante.

 

Après la pluie, le beau temps.

Venue d'ailleurs.

De très loin.

Rien que pour nous.

 

La "confiance en soie" l'habitait.

 

Le rouge aux joues.

Le noir des yeux saillant.

Seulement dans l'intensité de tout ce qui échappe au temps.

Elle me fixait.

 


Il y a des jours depuis, lorsque sur la route je me manque, en écrivant, j'aime à essayer d'entrevoir ce qu'alors ses yeux là voyaient.

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Vendredi 26 septembre 2008



Un week-end à la mer, des visites de temples.

Du transport, des hôtels.

Et un visa à renouveler encore.


Me revoilà ici.

À Phnom Penh et sans argent.


Le pécule de Koh Pha Ngan, la cagnotte spéciale coups durs, est érodée jusqu'à la lie. Et mon autonomie fragile est retombée au point mort.


La grosse villa de la rue 317 m'est ouverte à volonté.

Sophear y veille.

Mais moi, dans ce confort aseptisé vautré de luxe glauque et déshumanisé, je ne sais que m'y ennuyer.


Et puis, ce qui n'est pas non plus une nouveauté, le français me manque.


Pas mon pays, ni les français, ça non.

Ce qu'ici je vois des expats parvient à seulement m'inspirer un méchant dégoût tricolore.

Mais le langage... Heureusement y échappe.


Huit mois que je n'ai pas lu un bouquin!


A l'occasion, je feuillette le Cambodge Soir, journal oublié çà et là sous quelques tables de bars.

A la villa, entre deux défonces des frères toxs, je m'adonne à TV5.


Mais bon, ce n'est guère mieux que deux pistaches à l'intention d'un crève la dalle...


Les rêves linguistiques sont fréquents.

Sophear y converse dans la langue de Molière, et moi je m'illustre en khmer.


Perdre la langue, c'est un vide très singulier qui avale l'identité.

Un trou noir qui nous démantèle et qui progresse, à force de petits riens.

Là, il me faut juste l'endiguer.


Alors j'écris.


Des poèmes et des poèmes, à ne plus savoir qu'en faire.

Je les organise en recueil que je donne à Sophear.

Puis j'en entame un autre. Probablement, pour le confier à Keng.

Pour le geste.


Sophear n'affectionne pas la poésie.

Pourtant elle aime l'objet.

C'est l'idée de savoir que, pour elle, je puisse écouler tant de phrases.

Tout un chapitre est à son nom. Mais le contenu ne lui parle.

C'est normal.





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Vendredi 26 septembre 2008


Depuis plusieurs jours, mes yeux jouent à s'échapper.

Ils jonglent, sur une carte du monde, à recenser scrupuleusement les destinations francophones.

Et, entre deux méridiens, j'échafaude des sommaires, des tables de matière grise. Des pistes que je titre, à défaut d'explorer plus loin, sur mes capacités écrites à ravoir de l'argent en main.


Mais les facilités rencontrées sur les îles m'ont rendu quelque peu flémard...


Ici, sur les proportions du tourisme face au voisin thaïlandais, il n'y a pas d'équivalence et les schémas du passé ne sont donc pas transposables.

Mais à considérer des plans démerde, plus ou moins de très longue haleine, je me décourage illico.


Quelle autre alternative?

Une formule rapide..?


Je cherche. J'insiste.

Mais ça ne vient pas.


Alors songeur, improductif, j'en suis donc là quand bruyamment déboule Sophear, pimpante et survitaminée.


Elle tient une pochette à la main. Et l'agite victorieusement comme s'il s'agissait d'un trophée.


« C'est génial, c'est génial! »


Des pages et des pages manuscrites, joliment parsemées de khmer.


« C'est la traduction de ton livre!  C'est super bien écrit! J'ai jamais rien lu d'aussi romantique!

J'ai eu une idée pour toi. T'as besoin d'argent, alors je sais :

Tu vas écrire des lettres pour les putes!»


« Quoi?»


« Oui, y en a des tonnes à Phnom Penh. »


« Ça je sais mais je vois pas le rapport. »


« Et ben si... Elles sont toutes là à chercher le pigeon du siècle.

Le mec dingue d'amour, et plein aux as, qui ne les oublie pas après. Celui qui est prêt à les entretenir de loin, pour peu qu'il arrive juste à croire que la fille est différente, qu'elle a des sentiments sincères, qu'elle l'aime et tout le bordel...

Ça arrive tu sais! A Phnom Penh, il y a plus de faux mariages que de vrais!

Le mec paye pour la famille pauvre, rallonge pour l'enfant imprévu, celui qu'elle a eu y a longtemps et qui vit chez ses parents, celui qu'elle vient d'avoir, même si elle n'en a pas,.. »


« Attends... Tu voudrais que j'écrive des lettres d'amour à leurs gars? »


« Bah ouais, vu ce que j'ai lu, je suis sûre que ça marcherait. »


C'est très touchant... Je ne sais pas comment le prendre.

Alors j'y mets du pragmatisme, par-dessus mon amour-propre.


« Ce serait pas une idée du traducteur pour gagner quelques heures sups? »


« Pas besoin de traduire... T'écris en français pour des français. C'est tout.

C'est pas ça qui manque ici, les super pigeons barangs! »


Le mot barang en khmer, comme farhang en thaï, désigne les étrangers blancs.

Dans l'affaire qui nous intéresse, juste derrière les candidats américains, les français sont les meilleures proies.


« Dis- moi, elle a l'air de beaucoup te plaire cette idée-là. »


« Bien sûr! Et pis des putes j'en connais plein. Vichea et Chica encore plus... »


« Oulala! Je le vois venir gros comme la maison ton plan malsain...

Alors, pour tes copines, je veux bien essayer, une lettre ou deux. Ça changera des chansons...

Mais je refuse de mêler les deux frangins là-dedans, pas moyen.

Tu voudrais pas aussi qu'on en parle à leur père... Je suis sûr qu'il serait à fond. »


« Ok. C'est moi qui te prendrait en charge.

Mais ce ne sont pas mes copines! Je les connais, c'est tout. »


« Je veux bien voir ce que ça vaut... Mais je préviens d'avance qu'il est hors de question de monter une agence matrimoniale pour putes. Une ou deux lettres, et basta!»



Je ne sais trop quels comptes Sophear réglait dans cette histoire...

Mais ce petit jeu l'exaltait.


Rien n'avait traîné.

À la suite de mon feu vert, son téléphone n'avait plus quitté son oreille.

Et le soir même, les rendez-vous pleuvaient.

Chaque fille au compte goutte.

Sophear payait son verre et se chargeait d'expliquer tout.

Chaque fois elle se répétait.

Mais ça ne la dérangeait pas.

On aurait dit une militante convaincue. Et convaincante avec ça.

J'étais bluffé par l'attention qu'elle récoltait.


D'entrée, elle montrait la traduction du recueil.

Et, à la fin de l'entrevue, elle se tournait vers moi, pour négocier mon salaire.


Aucune idée de combien demander. Il n'y avait rien à négocier.

Mais elle savait.

Et si elle me considérait, ce n'était que pour inspirer davantage de sérieux.


10$ par lettre.

(au Cambodge le dollar est roi)

Et une prime à chaque virement redivisible entre elle et moi.


Sophear notait déjà les premières commandes de missives.


Ces filles ne sortaient pas des bas-fonds de bordels atroces comme ça grouille dans le pays.

Bien plus chanceuses, plus arrivistes, plus ambitieuses, et avant tout plus libres.

Elles prétendaient à un rôle modeste, dans la catégorie de-luxe.


Sauf vis-à-vis de leurs poignées d'amants-clients, elles existaient incognitos.


Ces lettres, ce n'étaient pas qu'une histoire de mots. Mais toute une stratégie, un contexte à prendre en compte, de la psychologie.

Aussi, je laissais à Sophear le soin de se faire des films sur la bonne finalité.


10$ le courrier, moi ça m'allait.

Et, aux vues de nos nombreux contacts, j'aurais sans doute, d'ici deux mois, quelques 300$ en poches.

Dans un pays où le salaire moyen frise les 20$ par mois, il n'y aurait pas de quoi flamber, mais bien assez pour voir venir.



Mon peu d'estime à l'égard de leurs bons amants, des touristes sexuels, et d'une réalité d'ampleur si généralement abjecte, me dispensait de toute intervention éthique. Sinon de celle qui interviendrait, justement, dans l'initiative en elle-même.



Mine de rien, me voilà embarqué.

Mine de rien, je m'en rends compte.

Alors, je prépare mon stylo. Pour qu'il fasse gentiment mine d'être dans leurs mains à elles.


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Mercredi 1 octobre 2008



C'est avril 2002. C'est mai.

Juin déjà, juillet, août et septembre...


Rédacteur en chef d'un épistolaire clandestin pour des prostituées khmères, et puis thaïlandaises.


D'un simple test, juste « pour voir », cela avait duré six mois.

Comme un tour de cartes au poker qui entraîne bien d'autres tours.

Et comme quoi, la poésie ça mène à tout...


Était-ce là bien différent de la com ou des flyers pour un ou deux managers de services touristiques?


...Oui.

Enfin, sur la forme tout au moins.


Sophear avait lancé l'affaire, et s'y était investie comme une forcenée.

Au troisième mois, Keng nous avait rejoint.


Tout au long de cette période, beaucoup de choses se sont passées.

Mais la plupart se ressemblaient.

Et dans le fond, sinon des chiffres, rien de réellement palpitant.



Pas loin de 700 lettres, à l'attention de 180 clients de prostituées.

Pour un peu plus de la moitié d'entre eux, ces missives à la mer atteignaient leurs objectifs.


Je découvrais MSN, les petits conflits et les gros micmacs de l'argent, la misère sexuelle de ceux à qui j'écrivais, la misère psychologique de celles qui me mandataient. Et la Western Union.


J'effectuais plusieurs aller-retours Phnom Penh / Bangkok à bord des coucous chaotiques de la President Airline. Une compagnie locale qu'à personne je ne recommande!


Les perspectives concrètes de l'indépendance financière promise à terme m'étaient acquises dés le premier mois.

Quant à la suite, elle les confirmait davantage.


Sophear gérait presque tout, et Keng avait mis en marche la même formule sur Bangkok.

On recevait alors plus de demandes que mon stylo ne pouvait en traiter, et mes rapports avec Sophear en devenaient d'autant exécrables.



La mousson battait son plein, lavant à grandes eaux les villes et tous mes derniers mois.


Si égal à lui-même, l'argent avait joué son rôle.

Des tensions entre nous, des crêpes-chignons avec les filles.

Et entre moi et Sophear, le plus parfait des tue-l'amour.



Au commencement du voyage, j'avais royalement balayé le moindre rêve de carrière et toute ambition de fortune.

Mais au sixième mois de ce grand trafic de lettres, j'avais plus qu'il ne m'en fallait. 12000$ de mots.


C'est bien assez mis de côté.



Sur la fin d'une histoire, je me suis fait une raison.

C'était d'ailleurs écrit d'avance. À la virgule prêt, ou presque...


Le seul dilemme rémanent concernait à présent la vaste matrice du monde.

Et quel morceau parcourir?


Au moment de la question, il y en a un qui m'attire, plus que tout autre.

Un qui m'appelle par mon nom, depuis ma prime adolescence.


Aller là-bas, ce serait comme mettre le pied sur la lune d'un nouveau continent.

Une île et un pays à la fois.

L'Islande!

La voix de Bjork, et les images de Gondry.

Les volcans, les glaciers, l'idée d'une nature extrême.

Les charmes d'une terre primale.



Là, le coût n'est plus un obstacle. Alors, c'est décidé.


Je n'ai pas dit mon dernier mot au Cambodge, simplement j'y tourne une page.


Et Reykjavik, ce sera ma prochaine escale.

 

 


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  • : L'homme Qui ne vit que de mots est une initiative humaine, une aventure libertaire et poétique, entreprise en août 2001 et sans interruption depuis. Le concept: Vivre et voyager sans un sou! Ni compte en banque, ni richesse autre que les mots pour seul moyen de subsistance. L'auteur, qui depuis plus de 7 ans déjà tourne autour du monde à stylo, au gré des seuls fruits de sa plume, veut partager ici la chronologie d'une histoire qui ne saurait vouloir finir.
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