Après l'embarquement, Iona sait tout de mon voyage.
Aucun argent, aucun bagage, je ne vivrai que de mes mots, et de ceux qui les aimeront.
Et pour la biographie?
En me prêtant son E-mac, elle me demande si je veux bien l'inventer.
“Vous savez taper n'est ce pas? C'est pour mieux la conserver.”
Alors j'acquiesce.
Elle programme une alarme.
“Quand ça sonnera voulez vous bien me réveiller pour me faire lire? Je vous dirai quelles parties développer.”
4h durant j'écris.
Iona est Autrichienne, mariée depuis 11 ans à un homme d'affaires Japonais.
Elle ne travaille pas, parce que son mari le fait trop. Et s'ils n'ont pas d'enfants, c'est faute de temps pour
essayer.
Ils vivent à Paris, rue de Rivoli mais n'y sont que rarement.
Ils voyagent énormément, surtout son mari, pour le travail.
Elle, suivant la nature des séjours, l'accompagne, le suit. Davantage elle l'attend.
Elle a très peu d'attaches et ne voit que peu sa famille.
7 ans plus tard, j'ai quasiment tout oublié de sa vie inventée.
A l'épreuve du temps qui l'efface, sa biographie amincie.
L'alarme avait sonné.
On nous sert les plateaux repas.
C'est bon ou pas. Je ne sais plus.
Aussi concentrée qu'impassible, Iona a mis plus d'une heure pour lire une trentaine de pages.
Elle ne fait aucun commentaire.
“Pouvez vous développer un peu ma vie d'avant mon mariage? Ma naissance surtout, et puis l'université.”
Intimidée? Troublée?
Déçue..?
Elle programme une nouvelle alarme.
Je reprends.
Naissance à Vienne.
3 autres soeurs la suivent.
Rapidement son père meurt.
Iona est très studieuse. Plus tard elle sera avocate.
Mais plus tard elle préfère les langues, étudie le français, l'italien et se passionne pour la littérature. Avec sa classe de
lycées elle part à Rome, puis à Paris. Elle y retourne à 22 ans pour une thèse sur le romantisme.
Je réinvente ici le résumé de sa vie, en même temps que j'en raconte le déroulement de l'invention.
Iona s'est endormie avec un masque sur les yeux.
Elle a questionné ma démarche pour y traquer le moindre suc
mais pas une seule once d'enthousiasme.
Beaucoup d'intérêt mais stoïque.
Je suis vexé en l'air.
Depuis le décollage, plus un sourire.
Au lieu de quoi, des semblants de concentration, une économie de parole.
Cette femme prend l'avion très au sérieux. Quel manque de drôlerie arrogant!
Accolée au hublot, bandeau-lunettes en tissu noir, son sommeil lui fait des UV.
Iona s'arrange avec Morphée pour cacher sa biographie.
Rien ne bouge sinon mes doigts. M'écouterait-elle écrire?
Possible...
Je demande à son silence si au fond elle m'est sympathique.
Il me rétorque: « Enigmatique »,
juste avant de me rappeler, un brin sévère, la provenance de mon billet.
Passons...
Par dessus les nuages, tout est bleu nuit-qui-tombe. Une banalité si paisible
que sans aller coucher mes cils je pourrais m'endormir ainsi.
La nuit passée déjà, des mots m'avaient remplie la tête.
Tous mes rêves éveillés avaient tû ma fatigue, et l'excitation du départ avait bercée mon insomnie.
A présent, je dépasse l'Europe, la Méditerranée. Et de nouveau,
l'écran blanc à écrire l'emporte sur le hublot bleu à dormir.
Vient l'heure de la seconde alarme.
Les jambes en trains d'atterrissage, bordé d'impolitesse j'assume
un somme plus long que 100 000 loirs.
Je rends à Iona son ordi et dors jusqu'à Bangkok ainsi.
Mais non...
Ce n'est que l'aparté d'un songe.
Je donne à Iona un sourire, en lui passant la machine blanche.
Puis je joue avec mon attente.
Cette idée de sommeil, pourtant, caresse tout mon corps en proie à maints gémissements aphones.
La biographie de 50 pages est sur les traces
du même accueil que son ébauche.
Iona s'y consacre deux bonnes heures, sans autre visage qu'un témoin
au procès de Nuremberg.
Ma bienfaitrice est déprimante.
Et pour la première fois du vol, je promène mes yeux dans l'avion.
Incroyable.
Enfin.
J'y suis. Je vole. Je l'ai fait...
Je réalise soudain que, dans moins de sept heures,
seulement,
je serais au croisement du hasard, de ma prose, et du globe.
Tous les gens d'ici sentent très fort
le tourisme aller-retour, les congés payés, et le plastique à valises.
Odeurs sans persistance.
Mais dans ma bouche un goût étrange.
Je viens de mordre à l'aventure. J'en prends conscience et aussitôt
la conscience m'en reprend :
La liberté. La légèreté.
Deux mêmes sentiments qui se vivent à l'exponentiel.
Je m'en vais aux toilettes consigner cette pensée
et l'y laisser à vue:
Un post-it dans le ciel pour voyageurs universels.
Mais sur place je n'écris rien.
De l'eau sur le visage, un regard dans la glace
et la fatigue entre quatre yeux qui gentiment me dit qu'elle passe.
Je retourne à ma place.
Après cette « révélation », Iona est la même qu'avant.
Une différence toutefois:
A présent je m'en fous.
La poésie poursuit mon vol et demain je boirai son encre.
Je m'imagine déjà. Je m'imagine ailleurs.
Jusqu'à me faire gifler, ailleurs, par le culot de mon imaginaire.
Ca ne fait pas mal mais pour surprendre, c'est efficace :
Diantre! Dans quel pays se trouve Vientiane?
Voilà près de douze heures que je vais dans une direction n'en connaissant que le nom.
Au fond, ce n'est pas vraiment déplaisant...
Mais je regarde mes billets.
A 1h00 d'avion de Bangkok ça peut être en Malaisie, au Cambodge, en Birmanie, au Vietnam...?
Par proximité phonétique, c'est le Vietnam qui retient tous mes pronostiques.
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