Jeudi 5 mars 4 05 /03 /Mars 18:19



Marié à la numéro 1, un inlassable autocar fait sans cesse le tour du pays.

Il se prend à répétition. Il s'arrête à volonté.

Si ça me chante, je peux faire halte à chaque borne, et le jour suivant le reprendre. Au même endroit. Ou bien plus loin.


Je ne suis pas pressé, ni attendu à quelque bout du cercle. Alors je prends mon temps et il me le rend bien.

Et chaque fois que changent les paysages, c'est à dire à peu près tout le temps, je descends avec mes affaires.


Une seule règle est de mise pour que le ticket soit valide: Rester dans le même sens! Ne pas revenir en arrière, mais toujours aller de l'avant.

Voilà!

Ce n'est pas formulé exactement en ces termes mais ça sonne mieux ainsi.


Lors de l'achat à Reykjavik donc, je n'ai eu à choisir que la direction du départ.


« Je voudrais ce lac d'icebergs gris, bleus et blancs, s'il vous plait. »


Sans guide ni carte à ce moment, c'est la première image venue qui fît office de déclic sur mon appareil décisionnel.

Une large photographie sur le mur d'une agence.


De toutes façons, par la gauche ou par la droite d'un même cercle, il y avait fort à parier que j'en reviendrais au même.


Alors ça y est, c'est parti!

Roulez jeunesse! Et en avant vers le sud!

La capitale, je la visiterai plus tard.



Quand on est collé à la vitre, chacun de nos trajets ressemble au vieux film d'un rêve. Les paysages semblent irréels, comme des fonds marins asséchés, kidnappés par des sols lunaires.

Mais ici comme ailleurs, pour transposer au présent son vieux rêve qui défile, vivre pleinement l'irréel, et en somme traverser l'écran, il faut savoir bien s'éloigner de son moyen de transport.


Non, les pauses pipi ne suffisent pas!


La route numéro 1, malgré son nom de star, est assez peu empruntée.

Un car par jour dans les deux sens. Quelques 4x4.

Par-ci par-là une Volvo. Une petite poignée de camions.

Et ah... Tiens! Là, deux aventuriers à vélos.


Mais la nuit, rien.


Chaque islandais possède pourtant sa voiture. Mais il y a très peu de villes, et sur l'ensemble du pays, à l'exception d'une dizaine d'agglomérations, on croise souvent plus de moutons que d'habitants.


Aussi, avant les nuits de belle étoile, où des imprévus climatiques sont toujours à envisager - pour ne pas dire « prévisibles » - il faut bien choisir son endroit, ne manquer d'aucune provision. Bien garder aussi à l'esprit que le décor a ses secrets, et son lot de surprises, pour rendre soudainement toutes ses beautés dangereuses, alors qu'aucune aide extérieure ne saurait être possible.


Souvent, pour mieux m'en rendre compte, je laissais le car quelques jours.

Et m'en allait frotter du pied, tâter du stop, compter les lichens et les astres, en suivant le tracé fragile de quelques pistes intérieures.


De ces escapades il ressort, une certaine récurrence météoro-géologique qui pourrait faire lieu d'aphorisme :


Accrochée au cercle polaire arctique par la petite île de Grimsei, perdue entre Groenland et Norvège, là où aucun arbre ne pousse, et où la terre elle-même à grande peine à exister, l'Islande - de son vrai nom, « la terre de glace » – est un territoire insulaire où chaque réunion de gouttes de pluie en flaques est une orgie sans lendemain. Balayées rapidement par d'autres intempéries, ou quelques fontes de glaciers, elles forment, dés le tout premier lit défait, des rivières nouvelles qui bientôt deviendront torrents.


Une fois passée, avec un succès relatif, mon accommodation au froid, la mission la plus fréquente, non sans lien avec la première, résidait dans les passages de gués.

Là, c'est une eau glaciale qui galope avec un débit très puissant. Généralement, peut être par pudeur, l'eau reste en dessous des genoux.

Mais dans les pires scénarios, elle grimpe jusqu'à la taille!


Et c'est alors que ce qui ne doit pas arriver, arrive...


Pendant que des vaguelettes festives chatouillent mon caleçon et que ma chair de poule hardie rivalise de courage avec mes dents qui claquent, mes pieds gelés font de leur mieux pour s'accorder avec la poigne de mes mains agrippées à leur sac à dos.

Mon corps, tel un miracle de la nature, tient tête à la saga du froid!

Mais mon équilibre un peu moins, face aux élancées du courant. Et au premier méchant cailloux sur lequel ripe mon talon, je fais un plouf lamentable de toute la moitié de mon long.


Ma tente a été épargnée. Mes carnets sont trempés.

Après le recensement des quelques habits secs dont mon corps devient le gardien, j'écris pour me réchauffer. Et comme je n'ai plus de papier, je m'esseye alors au Land Art à l'aide de pierres rassemblées.

Une fois venu à bout de cet alphabet islandais, je ne sens plus mes mains, je ne sens plus mes pieds, je ne sens plus mon corps.


Jusqu'à un autre de mes jours, je crois que le froid est passé.

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  • : L'homme Qui ne vit que de mots est une initiative humaine, une aventure libertaire et poétique, entreprise en août 2001 et sans interruption depuis. Le concept: Vivre et voyager sans un sou! Ni compte en banque, ni richesse autre que les mots pour seul moyen de subsistance. L'auteur, qui depuis plus de 7 ans déjà tourne autour du monde à stylo, au gré des seuls fruits de sa plume, veut partager ici la chronologie d'une histoire qui ne saurait vouloir finir.
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