Lundi 20 avril 2009


Par des dédales labyrinthiques susurre un baroque en sursis, un conte moyenâgeux.

Voyez! L'illustration réincarnée d'une île flottante en exil à qui les passagers du temps rendent des visites touristiques.


Mais la ville toute entière gondole à ne flotter que pour du fric, à couper l'herbe sous le pied. À saler, mieux qu'une tâche de vin, l'addition d'un café...

Toute cette eau un jour a eu un charme mérité. Sans doute. Avant que les petits ruisseaux ne jalousent les grandes rivières, quand ni l'argent ni l'écu ne savaient mater la nature. Comme ici, comme ailleurs.


Comment donc sauver la beauté de toutes ces choses oxydées par goût des profits?


Un marathon, une biennale d'art, l'ébullition ne manque pas de qualités. Le monde entier s'active bel et bien là, sur ce solide lopin de mer. Grandioses mais temporaires, les expositions renouvelables...


Pour encore draguer les maisons, un poème urbain gigantesque jette la pierre à l'eau.


Et puis plouf...


L'eau va à la rivière, dit-on, de la futile vérité à la rengaine des temps qui courent.

Comme ma plume et ses poèmes qui s'écoulent sur la place Saint Marc, où tout le monde se ressemble.

Pour vendre des mots à Venise, il suffit de se répéter. Plus c'est mauvais, plus ça rapporte.

Plus ça rapporte,

plus je m'en vais.


À Bologne. Vers les arcades unanimes d'une élégance sans vanité mais traversée d'idéalisme: Meilleur richesse estudiantine, généreuse et cosmopolite.


Plus que nul part ailleurs avant, ma démarche m'ouvre les portes.

Plusieurs collocations m'adoptent si bien qu'il me faut quelques jours pour m'habituer à cette déroutante densité d'amitié. Les amis de mes hôtes deviennent mes nouveaux hôtes et m'offrent d'autres clefs des champs pour de nouvelles cartes d'Europe.


En premier lieu prochain, c'est la Grande Bretagne,

à commencer par l'Ecosse.


 


Nouvelles entrées au dictionnaire des mots qui manquent:


Franginisme n.m.

Élargissement intuitif d'une amitié vers une relation similaire à celle d'avec un frère ou une soeur.


livouaquer v. int

Se faire héberger, entre deux destinations, par un hôte à vocation provisoire.


Touristie n.f. invariable.

Notion universelle et réductrice désignant un pays unique dont seraient originaires tous les touristes du monde.


Touristien n.m.

Habitant de la Touristie, qui n'a d'yeux et ne vit que pour les lieux touristiques.

 

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Mercredi 29 avril 2009



Dans l'entre-lieu aseptisé de la maison mère des sas, d'un aéroport à un autre, la densité des êtres humains se vit comme une foule qui passe ; là où d'autres fous se repensent.

Et autour d'une seule bulle, climatisée pour des flocons de discipline au verre, le monde se scinde en dessertes qu'étoilent de larges portes high-tech et des pistes numérotées.


Après, le monde peut se laisser filer pour relier tous ses morceaux.


Ils changent et ils changent les drapeaux.

Et les douaniers, et les badauds.


Et les langages autochtones!


Lorsque l'on connaît la chanson, ce sont les gammes d'une routine. Une habitude contre laquelle l'alcool fort sied tant aux chariots qui roulent dans les avions de ligne.


À moitié vide, à moitié plein...

Plus d'altitude, moins d'Atlantide.


A travers le hublot, les moutons sont plus gros. Et ils lévitent, toujours plus haut.


Sous le plumage imaginaire d'un grand oiseau de métal raide, quand les distances aériennes avalent des frontières inventées où disparaissent les pays, la tangente cérébrale d'une liberté planétaire se révèle au rêveur mieux qu'une colonne vertébrale ; prévisible symptôme de la vie éventée de l'intérieure.


Mais contre les perturbations, veuillez monsieur rattachez votre ceinture!


L'inutile et le too much, au couloir la danse des consignes,

le service après voûte d'un confort brassé par du vent, et

le renfort surfait des hôtesses de l'air se sont simplement substitués

au libre temps de l'espace-team qui arbitre et camoufle

la jolie équité du vide, la douce

accélération du temps qui

suspend ailleurs notre vol lent

quand on voudrait qu'il nous dérobe, et au monde et au temps,

et jusqu'au voyage suivant.


À la manière inique d'un isolant humain, le personnel et le protocole de bord agissent sur les passagers. La politesse automatique complète machinalement le dur labeur du sourire et la grâce de gestes délicatement mécaniques.


À chacun sa routine.


La mienne, moins circonscrite, devait être l'anglophonie. Cette musique familière qui s'enchante pour l'accent français.

Mais il y aurait du retard, et le français referait ses devoirs.


D'abord, à Edimbourg ou Glasgow, j'allais gentiment déchanter face aux rudesses de l'accent des écossais.

Puis j'écrirais sur le sujet, comme sur le surmont d'une lacune, pour m'extirper, par des messages au bout des doigts, à la faille de mes oreilles.

Le temps que je compose sur eux les traits que je leurs imagine, des passants trouvent à lire sur moi un feuillet de mots qui leurs parlent.


Entre temps, un petit bout d'Highlands me rappelle les îles Féroés.


Beaucoup de route et de belles personnalités.

Par là des étudiants, encore.

Ailleurs, des gens de lettres, aussi.


La Grande Bretagne est un petit monde dans le grand.

De la terre, et autour d'elle de l'eau.


Belfast, Dublin, Liverpool, Birmingham, Oxford, Londres.

Il faudra remercier un jour les amis bolognais pour ce florilège de contacts et d'adresses fleurissant ma cause.


Des universitaires, des linguistes, tous activistes du langage, influencent mon itinéraire. Mot à mot, ils rassemblent les adeptes juste afin de sauver, à grand renfort de mémoire, d'anciens mots en phase d'extinction. Des mots menacés par l'oubli mais qu'il suffirait d'employer pour qu'ils continuent d'exister.


Pour en préserver quelques uns de la disparition, j'en fais circuler au compte goutte dans mes papiers poèmes de rue. Et aussi dans ma propre langue, friande d'anglicismes néolds quitte au passage à en modifier le sens.


C'est ainsi par exemple, en songeant aux influenceurs politiques, que le nom commun anglais historiaster, tout fraîchement francisé en verbe, rejoignit le non moins récent dictionnaire des mots qui manquent, indépendamment de sa survie anglophonique.


Sauve qui peut le monde des words! Voilà un appel qui n'aura pas été lancé dans l'oreille d'un franco-sourd.


Après trois mois dans les pays des grands bretons, j'aurais pu jouer encore la langue, en vendant des poèmes lunaires au dessus de la Tamise, comme on jette des bouées de sauvetage.


J'aurais pu,

si un couteau en quête de viande ne m'avait assailli au flanc, un jour très froid, quelque part dans l'East-End.


L'arme blanche trouve sa logique dans la main de ceux qui ont faim.


S'il m'avait entendu, s'il avait un peu attendu, j'aurais pu le lui dire et lui céder sans doute de quoi manger moins fin.

Mais avec mon agresseur on ne s'était pas compris. C'est dire combien est dangereuse l'incompréhension des êtres.

Après avoir commis le pire en faisant couler gros mon sang, il n'aura même pas pris le temps de me prendre aussi mon argent.

Par anticipation inconsciente de mes frais d'hôpitaux, dépassé par les événements, il avait seulement pris la fuite.

 


Il faisait encore jour.

Une dame venait de crier, et d'autres peut être avec elle.


Parce que le ventre me brûlait.

Parce que misère et injustice peuvent souvent se montrer létales et que leurs conséquences font peurs lorsque le trottoir vire au rouge.


Parce que...


Une fois au sol, la nuit soudaine me tombait lourdement dessus, comme l'impuissance de la détresse et la gravité des regards.


Autour, les corps inquiets semblaient géants, ou juste debout trop longtemps.


Seule la douleur s'éloignait.

Je me croyais déjà mourant.


Ensuite, trop sensible à l'idée du sang, j'oubliais de rester conscient.


Le même soir, on me réparait sur un lit, et je faisais la connaissance d'un énorme pansement.



 



Nouvelles entrées au dictionnaire des mots qui manquent:



Historiaster v.int.

Déformer sciemment l'Histoire, ou une histoire, pour mieux faire valoir son point de vue.


Néold adj. préfixialisable

Qui relève d'une nouveauté inspirée par le passé.


Souplaner v.int.

Boire de l'alcool en avion.


Surmont n.m.

Dépassement d'une adversité.


Vivain n.m. invariable

La vie au delà de tous ses états, matière première immuable qui anime les espèces vivantes, leurs préexiste, leurs sur-existe.

 

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Mardi 5 mai 2009




au sang froid le flot d'un feu rouge

au sang chaud juste un cris sans voix

à la brûlure deux demis cercles de gens sur l'inconscience propre à soi seul

et qu'importe

le temps n'arrête qu'une sirène

et du bruit rond sur la lumière

après l'horizontalité du corps dans la longueur de l'ambulance

immaculée la chambre

et les quatre parois du temps

espace des yeux sur l'ouverture où l'on reprend la suite où la nuit nous avait laissé

l'image dernière le sens en vague diffuse

l'inconnu de soi incertain d'être encore et toujours à la nuit autour

sensation impersonnelle mais sans mal

ou la lourdeur du ventre raide et la minute qui superpose sans rien décider de nous

le passé du voyage et celui de l'intérieur

voir le vécu

puis attendre de savoir et

par ici se reprendre la connaissance de soi


écoutant s'ébattre la vie comme si c'était normal

qu'elle et moi nous trouvions si mêmes



Depuis le début semble-t-il, la mort dormait hors d'atteinte, à l'écart du cran d'arrêt et indifférente à la plaie.

 

Le petit homme nerveux, agressif pour la contenance, se trouvait si loin de ma vie qu'il n'avait à aucun moment songé à me la prendre. Son geste, à l'image de sa colère, aurait voulu dire autre chose. Mais c'est la frustration rageuse de ne pas y parvenir qui aura eu le dernier mot et la ponctuation finale d'une virgule sous mes côtes.


Ils seraient rares les chats gris de la nuit à avoir eu la chance de neuf vies pour refaire leurs jours. À toutes les heures d'alentour, il faudrait reconnaître alors combien les choses qui peuvent arriver nous échappent.

En d'autres circonstances plus à même de négocier, l'instinct sanguin de la survie qui animait sa peur de n'être pas pris au sérieux, la peur hors d'elle à l'idée de ne pas faire peur, l'aurait fait taper sur la table avec les doigts serrés en poing sur le manche de son couteau. Mais sans le toit ni les convives, et sans la distance d'une table, l'affliction anonyme, aussi violente qu'incomprise, transgresse en bloc tous ses moyens d'inexpression.


Le planté de la lame avait suivi la menace visuelle de l'arme, en prolongeant à la volée une poignée de mots inaudibles. Comme s'il avait du faire ses preuves par un accusé réception, au cas où mon calme apparent ne témoigne avec arrogance du grave aveu d'un doute sur les intentions du message.


Au London Chest Hospital, enturbanné de tissu blanc à la façon d'une gaine de noces, je ressassais la scène et inspectais le lieu. Du dedans comme du dehors, je ressemblais à une mauvaise série américaine. Un inspecteur débarquerait de son meilleur paternalisme. Il m'appellerait "fiston", posant sa main sur mon épaule, et sortirait une phrase toute faite comme "toi, on peut dire que tu as eu de la chance..." et au chirurgien d'ajouter "l'inspecteur a raison, un millimètre plus haut et il tu ne serais plus là pour l'entendre".

Mais les dialogues en carton-pâte resteront au petit écran avec les stars de la police. Le staff médical ne ferait pas grand cas de moi. À la place, il avait fait son travail.


Une fois recousu et le pansement appliqué, une infirmière attentionnée m'expliquait, avec toute l'absence de charme digne des vrais hôpitaux, un tas de procédures papiers plus longues et plus fastidieuses que les consignes vite éludées pour que soient compatibles ma cicatrice et les douches.


La paperasserie me rebutait d'autant que je n'en saisissais tous les termes. Pour information essentielle je relevais que ma blessure était dés lors sans gravité. Mais devant ce flot déroutant d'administratif détaillé mon inquiétude se déplaçait tout logiquement vers la facture plus que probable qui menaçait mon maigre capital poursuite et dont la fond de réserve, déjà, tremblait de sa proximité.


Sous la charpente de mon corps fraîchement sauvé du métal, souffle une brise de panique. L'acre blancheur aux odeurs médicamenteuses, l'hospitalité aussi chère que partout dans London city, et une couverture sociale que je ne peux tirer à moi, et l'affolement qui persiste.


Quelques minutes plus tard, le froid d'une longue rue nocturne acclame, par des bourrasques incisives, mon heureux retour à la vie et l'évasion par la grande porte du London Chest Hospital.

Je presse le pas, de crainte que le personnel ne sonne l'alerte à la ronde. Je presse le pas pour oublier le baromètre et mon resquillage d'hôpital.


Voilà, je suis déjà de nouveau loin.




Il paraîtra que les soins là-bas sont gratuits, que ma peur n'aurait eu d'ennemis que des formulaires de papier. Je veux bien le croire...

Mais pour en avoir le coeur nette et la conscience, il aurait seulement fallu que j'ose m'y représenter au lieu de voler vers Genève.


 


 

 

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Jeudi 11 juin 2009



Aux devants du premier lendemain, le pas s'exprime dans une douleur qui laisse l'aéroport de marbre. Aussi froid que ces écriteaux, bons à rien d'autre qu'à forbider, et qui ne me signalent même pas l'interdiction de me pencher.


Il est des règles comme celle-ci qui seules s'intègrent très vite, sans rien ni personne pour les dire.

Sur ma jambe gauche, ne pas laisser trop de poids! Par exemple.


C'est comme ça, c'est la vie, telle quelle pour quelques jours encore. Et la preuve qu'il n'y a pas mort d'homme.



Que cela ne tienne qu'à un fil et là,

sursauts sanguins de l'indicible, conduits au trot de l'invisible,


Voyez!


L'intense rayonnement du coeur, sans vorace écluse à repaître.


Et Terre à ciel alliée au divin de l'athée, en des franges ignorées du siècle...


... Qu'une liberté curieuse alors embrasse pour elle seule

le grand luxe des mains vides ; Qu'il advienne!


Et le subvenir suivra.

Le survenir survivra. Même après les replis de l'arc.


Mais après...

Suffira-t-on après?


En ces régulations où tue la litanie le songe, le vent, et l'avenir de la réalité nouvelle ;

en des galops qui n'en peuvent plus de vouloir vivre, perdus sous les crinières de l'aube où il n'est point de suspension

sinon dans les visions du naître.



London - Genova.


Autant suspendre un brin l'aimant, au bord d'un gros lac tout propret, et les maux de sutures qui rendent la bouche laide et font l'âme plus loin.


Au bout du vol je ne sais plus combien, est venue l'heure de convaller.


Si je ne veux pas m'arrêter là, en si bon chemin d'une itinérante poétique, ma frêle épargne, aux prises avec une banque-route printanière, a bien besoin elle aussi que je lui refasse une santé. Voilà pourquoi Génève.


Genève ne serait qu'une vieille belle sans âge, liftée dans ses moindres faubourgs ; une ville toujours épilée, jusque dans les campagnes, les cimes et les alpages du pays tout entier. Cette Suisse intacte que rien, pas même le miroir des années, ne saurait faire rougir.


Les eaux vives, le vaste rade à promener, les pierres du Nitron, les Allières.

Le Plainpalais et la plaine, les Minoteries ou Roseraie, le Bout-du-Monde, le Parc des acacias, la Queue-d'Arve. Et les Bastions, et les Rues-Basses...


Maints quartiers, maints dédales que j'avais vu mais sans savoir, tous évidés de leurs noms et tous sans mémoire.


Si je ne veux m'arrêter là... Là où mon arrivée boiteuse ne doit pas grand chose au hasard...

La main qui manie le stylo va devoir se lever tôt et appliquer nouveaux devoirs.

Ainsi parlait la voix de l'hôte. La voix du client roi-trouvé. Trouvé à bout de mes peines.


Comme si avril se vengeait de lointains débuts trop facilement servis, la poésie au jour-le-jour, draguant les francs du lendemain, semblait juste me provoquer ; Et avec elle, tout un cortège opaque d'opportunistes bien-pensants que toute légèreté agresserait.


"Et ben vas-y! Biographe toi!"

"T'as qu'à t'improviser l'homme-sandwich du verbe!"

"Crée donc une pancarte: Votre chronique du jour contre ma survie du soir..."

 

Les meilleures audaces savent mûrir arrosées par l'adversité ou sur les pentes fertiles d'un obstacle démesuré.


Cette fois, il faudrait compter deux mois.

À noircir des dizaines de pages, à lire de très mauvais épîtres, à apprendre des histoires suisses, patiemment et entre les lignes de vies trop proches de mes parents.

À accoucher d'une biographie sans intérêt, sinon justifier au vieil homme un temps qui n'a rien su passer, sinon les carras du cadran aux enfants bons qu'à fructifier...


Sinon financer l'avenir de mon prochain été, d'un autre hiver, et donner raison un peu plus - redonner la raison – à ce pourquoi je suis parti.


 

                                                    ___



Quelques nouvelles entrées au dictionnaire des mots qui manquent


Forbider v.int

Généraliser un interdit exceptionnel.


Convaller v.int.

Réagencer temporairement son existence pour se remettre d'une maladie, d'une blessure.


Célavien adj.

Relatif à une situation, une conséquence dont le constat suit une logique propre aux humains et qui souvent inspire l'expression "c'est la vie".


Aqualum n.m.

Reflet lumineux sur l'eau.

 

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