Depuis plusieurs jours, mes yeux jouent à s'échapper.
Ils jonglent, sur une carte du monde, à recenser scrupuleusement les destinations francophones.
Et, entre deux méridiens, j'échafaude des sommaires, des tables de matière grise. Des pistes que je titre, à défaut
d'explorer plus loin, sur mes capacités écrites à ravoir de l'argent en main.
Mais les facilités rencontrées sur les îles m'ont rendu quelque peu flémard...
Ici, sur les proportions du tourisme face au voisin thaïlandais, il n'y a pas d'équivalence et les schémas du passé ne
sont donc pas transposables.
Mais à considérer des plans démerde, plus ou moins de très longue haleine, je me décourage illico.
Quelle autre alternative?
Une formule rapide..?
Je cherche. J'insiste.
Mais ça ne vient pas.
Alors songeur, improductif, j'en suis donc là quand bruyamment déboule Sophear, pimpante et survitaminée.
Elle tient une pochette à la main. Et l'agite victorieusement comme s'il s'agissait d'un trophée.
« C'est génial, c'est génial! »
Des pages et des pages manuscrites, joliment parsemées de khmer.
« C'est la traduction de ton livre! C'est super bien écrit! J'ai jamais rien lu d'aussi
romantique!
J'ai eu une idée pour toi. T'as besoin d'argent, alors je sais :
Tu vas écrire des lettres pour les putes!»
« Quoi?»
« Oui, y en a des tonnes à Phnom Penh. »
« Ça je sais mais je vois pas le rapport. »
« Et ben si... Elles sont toutes là à chercher le pigeon du siècle.
Le mec dingue d'amour, et plein aux as, qui ne les oublie pas après. Celui qui est prêt à les entretenir de loin, pour
peu qu'il arrive juste à croire que la fille est différente, qu'elle a des sentiments sincères, qu'elle l'aime et tout le bordel...
Ça arrive tu sais! A Phnom Penh, il y a plus de faux mariages que de vrais!
Le mec paye pour la famille pauvre, rallonge pour l'enfant imprévu, celui qu'elle a eu y a longtemps et qui vit chez
ses parents, celui qu'elle vient d'avoir, même si elle n'en a pas,.. »
« Attends... Tu voudrais que j'écrive des lettres d'amour à leurs gars? »
« Bah ouais, vu ce que j'ai lu, je suis sûre que ça marcherait. »
C'est très touchant... Je ne sais pas comment le prendre.
Alors j'y mets du pragmatisme, par-dessus mon amour-propre.
« Ce serait pas une idée du traducteur pour gagner quelques heures sups? »
« Pas besoin de traduire... T'écris en français pour des français. C'est tout.
C'est pas ça qui manque ici, les super pigeons barangs! »
Le mot barang en khmer, comme farhang en thaï, désigne les étrangers blancs.
Dans l'affaire qui nous intéresse, juste derrière les candidats américains, les français sont les meilleures
proies.
« Dis- moi, elle a l'air de beaucoup te plaire cette idée-là. »
« Bien sûr! Et pis des putes j'en connais plein. Vichea et Chica encore plus... »
« Oulala! Je le vois venir gros comme la maison ton plan malsain...
Alors, pour tes copines, je veux bien essayer, une lettre ou deux. Ça changera des chansons...
Mais je refuse de mêler les deux frangins là-dedans, pas moyen.
Tu voudrais pas aussi qu'on en parle à leur père... Je suis sûr qu'il serait à fond. »
« Ok. C'est moi qui te prendrait en charge.
Mais ce ne sont pas mes copines! Je les connais, c'est tout. »
« Je veux bien voir ce que ça vaut... Mais je préviens d'avance qu'il est hors de question de monter une agence
matrimoniale pour putes. Une ou deux lettres, et basta!»
Je ne sais trop quels comptes Sophear réglait dans cette histoire...
Mais ce petit jeu l'exaltait.
Rien n'avait traîné.
À la suite de mon feu vert, son téléphone n'avait plus quitté son oreille.
Et le soir même, les rendez-vous pleuvaient.
Chaque fille au compte goutte.
Sophear payait son verre et se chargeait d'expliquer tout.
Chaque fois elle se répétait.
Mais ça ne la dérangeait pas.
On aurait dit une militante convaincue. Et convaincante avec ça.
J'étais bluffé par l'attention qu'elle récoltait.
D'entrée, elle montrait la traduction du recueil.
Et, à la fin de l'entrevue, elle se tournait vers moi, pour négocier mon salaire.
Aucune idée de combien demander. Il n'y avait rien à négocier.
Mais elle savait.
Et si elle me considérait, ce n'était que pour inspirer davantage de sérieux.
10$ par lettre.
(au Cambodge le dollar est roi)
Et une prime à chaque virement redivisible entre elle et moi.
Sophear notait déjà les premières commandes de missives.
Ces filles ne sortaient pas des bas-fonds de bordels atroces comme ça grouille dans le pays.
Bien plus chanceuses, plus arrivistes, plus ambitieuses, et avant tout plus libres.
Elles prétendaient à un rôle modeste, dans la catégorie de-luxe.
Sauf vis-à-vis de leurs poignées d'amants-clients, elles existaient incognitos.
Ces lettres, ce n'étaient pas qu'une histoire de mots. Mais toute une stratégie, un contexte à prendre en compte, de la
psychologie.
Aussi, je laissais à Sophear le soin de se faire des films sur la bonne finalité.
10$ le courrier, moi ça m'allait.
Et, aux vues de nos nombreux contacts, j'aurais sans doute, d'ici deux mois, quelques 300$ en poches.
Dans un pays où le salaire moyen frise les 20$ par mois, il n'y aurait pas de quoi flamber, mais bien assez pour voir
venir.
Mon peu d'estime à l'égard de leurs bons amants, des touristes sexuels, et d'une réalité d'ampleur si généralement
abjecte, me dispensait de toute intervention éthique. Sinon de celle qui interviendrait, justement, dans l'initiative en elle-même.
Mine de rien, me voilà embarqué.
Mine de rien, je m'en rends compte.
Alors, je prépare mon stylo. Pour qu'il fasse gentiment mine d'être dans leurs mains à elles.
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