Jeudi 11 septembre 2008





Noël était passé comme une lettre à la Poste.
Un colis vide.
Pas de nouvelle, bonnes nouvelles.

Mouais...
Faudra quand même que je fasse signe.

À mon départ de France, je l'avais brandi haut et fort.
Que l'on ne s'en fasse pas pour moi!

Bien entendu, en élançant le mot voyage, j'en avais tu les conditions.

Je filais au tour du monde. En commençant par le plus loin.
Internet serait rare, précaire, cher, la poste des moins certaines.
Sur le coup, je le pensais.

Bon...C'est promis.
Dés 2002, je rassurerai.


Ce soir, c'était la Full moon party.
Un monument parait-il. Surtout celle du nouvel an.

Jusqu'à présent, aux soirées de Christoper, j'avais entraperçu l'esprit.
Mais dans la forme, juste de pâles copies.
Des meetings faussement privés. 100 personnes tout au plus.

Une semaine plus tôt, la Halfmoon brassait du monde.
Mais sans commune mesure avec les hordes de la pleine lune.

Un après-goût pour les trainards de la dernière.
Pour les nouveaux, un avant-goût, un échauffement seulement.

La Blackmoon, j'en sais rien. J'avais débarqué le lendemain.

Chaque mois, la Full moon attire sur Haad Rin plus de 5000 personnes.
Une rave géante jusqu'à midi le jour d'après.

Pendant que les bars se fendent d'une concurrence sévère, Haad Rin se prépare.
Plus de 15 000 fêtards sont prévus pour ce soir.

Dire que j'étais curieux de voir ça serait un timide euphémisme.

Une telle disproportion. Autant de déraison...
C'est comme autant d'exploits sportifs, en live et sous une grosse lune.


Concrètement, alors?

Un foutoir gigantesque de corps juste remués sur leurs jambes.
Le trou noir des décibels. L'explosion de la lune.
Un bac à sable irréel, plein de jouets anarchiques, délocalisé sur Venus pour 20 000 grands enfants perdus. Hyper actifs à gogo et le cerveau en mode impair.
L'extra bal du film The Beach, en version flipper saoul-titré.
Le pays imaginaire. L'autre côté du miroir.
Et Dj Never-Wonder Land déchaîné sur son mange-disque.
 
Voilà les premières impressions!

Ensuite, c'est l'organisme d'une machine à big-bang.
Le condensé immense du sperme de la Terre, bien décidés à en découdre, techno vrombissante en renfort, avec toute la puissance d'une échographie collective qu'on aurait branché sur ampli.

Pas toute la Terre. Non, bien sûr.
Mais les enfants gâtés de celle qui peuvent sortir le soir, à un jour d'avion de chez soi.

Dés 20h ça cognait déjà.
Si le soleil brillait de basses, celui du Sahara ici n'aurait sans doute pas fait le poids.

Des lampées d'excitation. De l'extase, devançant tous les instants.
Ca fait reluire la peau. Ça remaquille la pupille.
Et ça justifie d'un sourire l'exception généralisée des trivialités tolérées.

Chacun y va de ses meilleurs atours.
Espiègle, vaurien, fripouille, pendard… des épithètes à fleur de peau, incrustés sur bien des visages.

Ça se lâche de tous les côtés, dans la surenchère de l'excès.
Sodom et Gomore, welcome! Ça participe à la transe.

Dépasser les frontières vivantes des berceaux qui tanguent trop droits.
Ici, tout le monde sort de soi.
Le temps d'une nuit des plus longues.
Chacun pourra se voir star, people, pute, scandale...

Aller, pour une fois c'est permis!
Le jeu n'a pas de limite.
L'abandon à la démesure est le plus fort des jets de dés.
Et les abus se font échos.

L'alcool se consomme à la paille, dans des seaux à pâtés de sable.
C'est vodka ou whisky, et mixés au Redbull.
Les doses ne sont pas ménagées.

Aussi ça baise en public. Le sable et le bord de l'eau.
Des performances laborieuses, mais naturalistes avant tout.

Les drogues dures ne se voient pas. Seulement leurs effets.
Pas mal de prostituées alors sont très tôt aux aguets-apens.

Demain, des dizaines d'effondrés du sable auront perdu tout leur cash.

La plage devient un vaste squat où les seaux et les pailles se ramassent à la pelle.
Quelques personnes éparses jouent déjà les cadavres.
Imperturbables.
Comme les multiples dance floors qui crachent tous un son distinct.


À minuit tout le monde est là.
Beaucoup arrivés par bateaux d'îles et de plages voisines.

Plouf. Les pieds dans l'eau et ça y est.
C'est un peu comme atterrir en hélico à Woodstock.
 

A l'heure qu'il faut, les moins bourrés s'embrassent, s'enlacent.
Mais très vite.
Et puis, les célébrations de l'outrance récupèrent leurs étreintes. 

Immortaliser l'agenda.
Convenir à la tradition.
Etre à la hauteur de l'exploit, décadence en grande pompes...

Lorsque des milliers de personnes se donnent, consciemment ou non, en spectacle, ça dépasse toutes les fictions.


Une débauche de passage.
Et puis, tout se dissipera.

Aux premières lueurs du jour, tout est incroyablement clean.
Quelques thaïs bien matinaux, ramassent tout ce qui se recycle.
Sans déranger les comateux.



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Samedi 13 septembre 2008



11h du matin au soleil.
Il y en a qui dansent encore...

On dirait des plantes musicales.
Collectivement dépotées, branchées sur secteur plage.

Et moi. Debout.
Au bord d'une eau sereine arpentée par mes pas,
je me surprends, là, à entendre échouer la mer.

J'ai sans doute un air vague.

Pourquoi me suis-je relevé?

Alors que mon lit veille, sans effort, le corps d'une femme endormie.
Me voilà promenant aux sables une insomnie matinale.

Et ça déborde de questions, de nouveaux desseins de voyage.

Partir.
Verbe qui me colle à la peau plus encore qu'à mes pas.

Là toutes les fenêtres de ma réflexion sont ouvertes.
Et de mes méninges je brasse, des idées et de l'air.

Les courants flous, sans rivages, d'une humeur presque délétère.

Je ne sais pas d'où ça vient.
Mais j'éprouve la récurrence d'une phrase qui me dissèque.

“Le poète est nostalgique de ce qu'il a.”

Le doigt futile, pointant un nuage dans l'âme, je disserte avec un corail.

Aussi, je dessine à la plage.
Comme pour m'expliquer un plan.
Il faut se rendre à l'évidence...
Objectivement, je dessine mal.

Alors je tourne encore en rond, au bras de mes pensées spirales.

C'est le départ qui me motive. Pas la destination.
Et mon imagination seule assimile au mieux les options.

De ma rencontre avec le monde, je voudrais perdre mes repères.
Trouver la Terre. La vraie. Telle qu'elle.
Et là-dessus juste la vie.
L'insatiable instabilité.
Le poisson dans la mer, la rosée du mutin, les sourires de l'arc-en-ciel, les nuits sur les jours en roues libres, les cheveux sur la tête, l'odeur de couleurs passagères, l'arôme de paroles étrangères, le french kiss existentiel à l'orée de l'universel, l'instant indescriptible...
L'étymologie durable, vitale des peuples et de leurs contrées.

La vie telle qu'elle.

Pas pour la prendre ni l'extraire.
Mais seulement être avec elle.

Je scrute des vagues qui brillent.
J'esquisse des itinéraires.

Des lignes de fuite qui vaillent?

Luna Park ne suffit pas.
Et, même sans les enceintes, le Club Med encore moins...

Du local je ne savais rien. Juste le paysage.

Mais la population...
Reste d'énigme entrebâillée.
Un ciel vacant qui invite une quête à bout-portant.
Bien sûr, elle est partout. Tout le temps.
Partout où elle travaille. Et donc ici aussi.
Mais elle n'est plus locale, cette population.
Et toujours sous représentée face au flux des étrangers.

Entre le village et la plage, on peut croiser moins d'asiatiques que dans le métro à Paris.
Et dans chaque parc à touristes, c'est essentiellement des femmes.
Ce qui, à la fois, fausse la donne et rend célèbre le pays...

Vaste sujet, piètre tableau, que celui ci déjà trop vu.


Les îles à paradis. L'exotisme entretenu. Dans son ensemble le tourisme.
C'est l'opposé de ma démarche. L'anti-logique d'un bon vieil exil sans tune.

Alors voilà.
Je n'aime pas m'y voir.
Ni en devenir à la longue le figurant malgré moi.
Ou pire encore, le témoin exemplaire...

Le hasard jusqu'à présent n'avait joué son rôle qu'à moitié.

Et peu avant le cinquième mois, la sanction était tombée.

Peu mieux faire!

A l'école de la découverte, celle des aventures nomades, les beaux arts des sentiers perdus,
j'avais juste mon matériel. Ma bite et mon couteau. Mon crayon et mes chaussures.

Le succès m'avait recalé.
Mais d'un commun accord, il refusait que je redouble.

 
L'étape suivante sera locale.
Autochtone. Authentique.
Et le hasard pour cette fois n'aura pas son mot à dire.

C'est formidable!
Il suffit de se le dire, dans la langue du temps qu'il faut.
Et l'harmonie nous déshabille, d'un coup, pour mieux nous recouvrir la peau.

Je suis la note, esseulée de musique, d'une flûte traversière.
Comme enfermée, stagnée, inutilement intrépide.
L'intrus d'un long roseau, tronqué peut être.

Et ma salle d'attente est un couloir de sarbacane.

Là.
D'une longue vue guetterais-je...

Devant moi l'aspiration.
Dans mon dos les signes du vent. 
Conjuguer le temps seulement afin d'en recueillir le verbe.
Exister.
Occasionner.
Avoir cours.

Ou d'autres encore à inventer.  

...

Les danseurs vident les lieux.

Aux deux extrêmes de la piste désertée, des îlots de rochers polis, légers mais fiables.
Ils précèdent les corniches.

Ce sont les deux os désinvoltes du large bassin d'Haad Rin.

Artisanal, plat, et électrique au milieu, son sexe immense vient de clore les festivités.
Et pendant que sa croupe accouche, avec parfaite inadvertance, le soleil pétant du zénith, je suis le dernier des voyeurs.

Mon regard vagabonde, mon esprit se repaît.
Après le chaos de la nuit, ce naturisme, unilatéral et gracile, est du meilleur effet.

Et mon oeil de peintre inconnu qui revisite la naissance du monde.

Je m'étire.

Mon corps s'accorde, s'arque, s'articule, autour d'un ressort inédit, insondable, mais que la fatigue centrifuge ne parvient pas à restreindre.


Quatre petits jours encore, pour boucler l'épargne secours.
Et puis je serais au Cambodge.
Résolument différent.
Déterminé à ne plus faire fausse route.

Ne plus faire semblant l'Aventure.

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Mardi 16 septembre 2008




Je n'avais pas repris la route.

C'est le Cambodge qui me la donnait

Exigeant en retour l'inconfort de ma psyché.

                        ...


On ne voyage pas au Cambodge.

Mais on l'éprouve, on le devient.


Tout ce qui pèse ici se ressent avant de se voir.

Avant de ne pouvoir comprendre.


C'est dans l'oeil impavide des gens.

Ca vous fixe sans intention.

C'est là, juste au bord du trouble soudain qui vous prend, au bide et à la tempe.

Avec tellement de stupeur que parfois on ne le sait pas.


Et ça vous reste en suspens. L'invisible et l'absent.

Deux emprises en travers.


Phnom Penh me noyait à la gorge, de ses grands yeux sombres fermés.

La chape de plomb de ses grands creux.

La vacuité trop lourde, à faire ployer la vue.

L'absence maladive. Et indéfinissable.

L'absence...

Et la molle impression, fiévreuse, d'une ville vindicative.

Et qui, imprécise, vous enferme.

Vous et vos états d'âme. L'histoire.

Comme des noeuds dans le bois.


Phnom Penh, c'est la cave d'un rêve opaque, rancunier et hagard, une ratière léthargique.

Une inadvertance rouillée par son propre glissé sur place à confondre les temps.


Cette ville me claquait la gueule.

Et tout ce que j'avais dedans.

De la violence pure, et simplement impalpable, qui me secouait sans crier gare.


Mais dans ma gueule. Quelque part.

C'est par là que je parle.

Là que je pense...



Tout le pays est un vaste vaisseau fantôme.

Et au sein d'errances lascives qui dérivent le pays, les fantômes sont sur-présents.


Le sommeil aussi est flottant, sur d'autres villes, comme sur les transports lents.


 

                                                      ...


Rouge...

Rouge partout.


C'est la poussière du pays.

Pour qui ne vit sous cellophane, impossible d'y échapper.

Rouge, c'est aussi la terre, battue par le poids des années.

Du sang séché peut-être...

Du sang de mort sué. Là où l'effort de l'oubli règne.


L'inconscient collectif, à défaut de meilleur histoire...

Sué pour tâcher de laisser une trace dans la mémoire.


Le génocide est emprisonné au musée.

Mais dans l'abîme de chacun ce sont des hectares déchirés.

Des charniers en batteries, des galeries à sol ouvert, des flashs morbides.

Et le traumatisme cousu aux commissures des globes oculaires.


Rouge.

C'est la colère. Qu'il faut vivre pour reconnaître.

C'est les enfants qui rient, de leur nombre et de leur sort.

C'est le sexe béant, ouvert au viol massif.

Le sacrifice des anges muets sur l'hôtel fratricide.

La couleur de l'argent, la honte viciée au pouvoir.

C'est l'horreur, hors du noir de la loi.

La main d'une Chine invisible.


Aussi le sang et or clinquant.

Une idée de luxe ostensible.


Et puis le rouge différent.

Celui qui vous repaît l'ésprit.


La boue du Mekong parfois.

D'autres fois la toge du bonze.



Ici, dans l'épaisseur d'un doute. Au coeur de visions crânes ou courbes.

L'once de folies grasses et moites peut s'insinuer.

Et prendre l'âme.


Aussi, devenir le Cambodge, c'est pour beaucoup l'art d'accepter les complaisances larvées, au profit d'un double caché, nourrit de ronge-sagesse.



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Mercredi 17 septembre 2008

C'est le titre d'une chanson.


Derrière, et lourdement égarées, des paroles.

Que je n'aurais pensé écrire. Non plus imaginé chanter.


Mais tout est là.

De mes mots, de ma voix.

C'est plus ou moins avec, et plus ou moins sans moi.


C'est aussi de la musique.

Mais la musique, c'est encore autre chose.

Jamais vraiment elle ne m'incarne.


Ses transports seuls goudronnent mes séjours, de non-lieux communs au mystère.


                                    ...


Je dis qu'attendre, quand on voyage, c'est déjà arriver.


Dans les arrêts de temps, ce sont des espaces qui s'ouvrent.

Et qui sont là sans qu'on le sache.

Sans rien y voir... sans en bouger...

On existe quelque part. Et d'un seul coup tout est là.

Comme ça, comme toujours.

Nous, et le reste.


Mais d'abord, c'est ce qu'il y a de nouveau.

Et qui est en avant de nous.


Tout ce qui peut-être ordinaire, ou extra, et qu'hier on ne percevait.


Pour une chanson, c'est pareil.


Imaginez...


Eux, ils veulent des paroles.

Et avec en faire des chansons.


Ouais, je parle anglais. Oui, c'est possible!”


Voilà...


J'avais attendu bien des lieux, la couleur de leurs rencards.

Et je m'échouais là. Au terminus d'une visite improbable.


Du choix, je n'étais le décisionnaire. Mais un genre d'invité.

Je devais dire merci malgré leur accueil très austère.


Oui. J'étais celui-là qui arrive, comme une soupe aux cheveux d'anges.

Un jour comme ça, au milieu des préparatifs.

Au milieu d'eux, déjà-là et qui attendent... que n'arrive celui-là.

Celui qui saura parler, écrire, mettre ce qu'il faut par là, sous les notes.

Dessus, à côté, autour... Et qu'importe l'endroit.


Pourvu que ça porte le sens le plus loin possible d'ici.

Et pourvu surtout que ça passe.


Mais bon, la musique, j'y connais rien moi...


Voilà pour le contexte.


Rien à voir avec ce pays du même nom, qu'on découvre par d'autres portes.


Chica, Sophear, Vichea et Keng.

Trois jeunes khmers amorphes, arrogants, et un thaï talentueux.

Tous quatre dans la même galère, dans un vent de poussière, rouge stérile.

Et moi avec.


Mon occasion la plus in, la plus attendue peut être.

Et qu'enfin ici j'atteignais, comme des vacances impromptues.


L'expérience locale, autochtone, le potentiel de l'authentique.


C'est un groupe Phnom Penhois.

D'un genre indéfini.

Un bout de jeunesse du pays, vue par son versant riche et méta-amphétaminé.


Une entrée dans la culture.

Une échappatoire au tourisme.



Eux, l'étranger, ils ne l'aiment pas. Faut le savoir.

À vrai dire, ils ne l'aiment pas moins qu'autre chose.

Mais simplement ils n'aiment rien.


Alors aucun salamalec.

Pas d'émoi.

Je ne suis pas le bienvenu.

Mais si je peux rester c'est bien.


Ce que je pense, d'où je viens, où je vais, l'ensemble de ma gueule de blanc...

Ils s'en foutent.


Ce qu'ils veulent ce sont des chansons.

Et d'une portée universelle..! Rien que ça.


D'accord, ils sont loin d'être cons.

Mais si peu d'intérêt pour toutes les choses de la vie...ne laisse place qu'à l'ambition.

C'est triste...


Un désenchantement énorme leur donne un vrai charme atypique.

De la hauteur aussi.

Au Cambodge ce sont les seuls.

Les seuls qui jamais ne sourient.


Ce qui dans bien des pays pauvres est souvent le syndrome du riche.


Je m'y ferais...

Mais il y a autre chose.

Même en fermant les yeux, je trouve Sophear très jolie.

Très en retrait, très assaillante, et d'une volonté de fer.

Elle est un masque de papier glacé.

L'unique voix du groupe.

Et dans chacun de ses mouvements, le langage de son corps hurle, par le flegme et la provoc, sa beauté sibylline.


Pas assez karaokée pour faire succès dans ce pays.

Alors elle sculpte :

La pâleur de la glace, le mutisme de son visage, la désinvolture suprême.



J'ai infiltré l'envers du pays du sourire.

L'envers de l'exotisme.

Et me voici, version grande ville, sur l'épicentre du dépaysement.


Le voilà donc, le phare de ma caravelle, mon nouveau monde.

L'instabilité convoitée!


Près de six mois hors de la France et première fois.

Première fois que je comprends le socle, d'où, autour de moi, tout dépend.


C'est pas beau. C'est pas gai.

Et alors forcément, ça chante le glauque et le rance.


Pour autant que j'ai pu écrire, je n'aime pas le résultat.


Mais passons.

Pour former la jeunesse, le bon et le moins bon, bien souvent équivalent.



On m'a mis sur la tronche un casque.

Un sample de wawa en boucle. C'est tout.


Ok. Write!”


Le gang des quatre autour de moi, on aurait dit des raquetteurs.

Si je leur donne ce qu'ils veulent, ce sera pareil tous les jours?


Pour m'intégrer, ce serait presque une aubaine.


Alors j'y vais en français.

À fond, et comme ça vient.


Ok... You translate?”


La traduction est plus longue mais pas sorcière.

Moins sorcière que les paroles...


Mais ça leur plaît.


Man.. It's like Jim Morrison's style!”


Là, ça ressemble à un compliment.



Par la suite, ils l'enregistreront, en français et ma voix dessus.

Puis avec ça une musique...



Serais-je sur la bonne voie?

 

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Jeudi 18 septembre 2008


Voici les paroles de la dite chanson.
La version audio peut être écoutée, ou téléchargée, via l'URL suivante:

http://www2.partage-facile.com/1067642-Voyageur_interieur.mp3.html



Voyageur intérieur


Des mondes.

Je vois des mondes éclatés
poussiéreux et dévastés.

Des routes en ruines
des chiens crevés.

La nature est brûlée
sous le pied des enfants qui se sont égarés.

La pluie.

La pluie commence à tomber
sur la vitre du train qui hurle.

La fumée se dépose sur les feuilles
de ces paysages oubliés.

La machine me transporte.
Mon esprit s'évapore.


Je m'éveille.

Je m'éveille près d'un arbre fruitier.

Un chat siamois
sans collier
est le gardien du verger.

Une grande femme blonde aux yeux percés
s'avance vers moi :

Avance vers moi!

Je tombe.

Je tombe dans un puit profond et sourd

Je tombe...


Des voix.

Des voix étranges s'entrechoquent.

Le vent est sec et glacé.

Partout des portes.

Des portes et veroues
des veroues sans clef.

Et la sirène du train
qui déchire la vallée.


Tout défile autour de moi, trop vite.
Un réseau dans ma tête, comme une toile d'araignée qui déchire ma cervelle.

Des fils, des mots, des idées, des images, m'étourdissent.
Je dérive.

Je dérive en longeant les roseaux
dans les eaux rouges-sang de marais répugnants.

Mes yeux se ferme pour mieux voir.

Je flotte.

Je flotte, donnant mon coeur au vent.
Et les anges, dans une douce accolade,
me délivrent de mon âme.

Je suis prêt.

Je suis prêt, et abandonne tout mon corps
aux caprices du temps.

                   _________


* Si à partir de l'URL et du fichier audio, quelqu'un est en mesure d'en faire un lecteur exportable,
que je pourrais coller ici, je lui en serais reconnaissant.


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Vendredi 19 septembre 2008



Peut-être le soleil.
Peut-être la poussière...

Il est des jours, tombés du ciel encore, où l'art de la mousson nous manque.

Peut-être ce temps qui se passe, là où la durée des maux reste.

Les traces de mouvements lâches, et de vacances qui débordent.
Je les mélange...

Les hôtels sur leur 31.
Les visites des temples. Les visites qui les gâchent.
Le folklore à trois sous des éléphants dépressifs.
Les absences de jambes, les absences de bras, à tous  les âges de l'habitant.
L'admiration indistincte, à l'endroit de tous les pouvoirs : L'argent, le flingue ou le fauteuil.
Le propre des richesses et les origines orgiaques de leurs natures dégueulasses.
Les filles de leurs mères. Les mères de leurs filles. La traite de leurs corps.
Les braconniers de tout ce qui respire. La déforestation sauvage
La gangrène des pancartes du Cambodian People Party, confondu les premiers jours avec des fêtes populaires.
L'histoire. Son poids. Et l'anesthésie de la masse.
Tout voir et tout savoir. Taire encore l'essentiel.
Les armes d'un humanitaire de paille à l'ombre d'une corruption sans ambages.
La population qui se traîne à l'image d'un cyclo-pousse.

La vie, la mort et le sourire du grand malade, croisés sur les mêmes visages.

Le Cambodge.


Sinon le Tonlé Sap, qui au coeur du pays perd pied, ici il y a le feu au lac.
Des flammes sans fondement, seulement avides de tout.
Et pas de lance à incendie...

Les vagues des hors-bord irritent des villages flottants, flétris.
Accrochés en vain aux mangroves.

Là.
Les frelons de leurs moteurs noient le bruit du grief qu'on accroît.

La résignation trop souvent va de pair avec l'habitant.


Peut-être le soleil.
Peut-être la poussière...


Pourtant il est aussi, loin de cette réalité.
Et parce que ça la dépasse :

Des nids de poules, gros comme des arbres.
Et des palmiers à sucre, debout sur le vaste vert plat.

L'enfant qui nage avec la vache.
Le rire contagieux, l'éclat, de cet enfant nombreux autant, que les pousses de riz, que les champs.

L'inactivité apaisante.
Les pêcheurs de Kompong Chnang.
Le Rattanakiri. Le Mondolkiri.
La vie tribale et à l'écart.

Une capitale un peu molle, et sans circulation.
Des rues sans trottoir.
La nuit des flics dans leurs hamacs.

Un train plus lent que le temps.

Le nord dépeuplé d'un Mekong.

Les marchés à l’abri du jour. Petits mondes dans le monde.
Des fruits et des tissus. Des bijoux.
Et des bruits, et des brocs.
Les odeurs, les couleurs, les étalages à étages...


J'étais devenu objectif.

Pas l'adjectif, ça non, jamais!
Mais l'objectif d'un appareil photographique.
Juste bon à déambuler, me refermer puis m'ouvrir.

Le négatif, le positif, n'étaient que des notions abstraites.
Et somme toute très relatives.

Contemplatif. Content.
Une proximité de son qui rejoignait celle du sens.

Keng appréciait ça, je crois.

Chica et Vichea s'en foutaient.

Quant à Sophear...
Disons que je la contemplais.


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Samedi 20 septembre 2008


Un quartier excentré, des routes qui n'en sont pas.
Et une villa extra-large, importée tout droit de Dallas.

Here we are!

Keng est le seul sympa du groupe.
Le plus cultivé, le plus cool.

Non pas que ce soit cool d'être cool. Au contraire...
Le must ici a des faux airs de nihilisme.
Mais simplement, il est comme ça.

A Phnom Penh, être ouvert n'est pas tendance. L'art et la culture peu en vogue.
C'est juste bon pour les touristes, les expats, et une forme de noblesse éteinte ou en voix d'extinction.

Le cercle des jeunes branchés est plutôt circonspect.
Quelques dizaines de gosses de riches, là où l'argent est souvent louche.
Amis ou pas, tout le monde connaît tout le monde.
Et chacun, là, entretient un respect d'apparence.


Phnom Penh sort à peine du far-west.
Les armes ont été rangées. Mais les porte-flingues demeurent.

Quelques années plus tôt, pour immortaliser la très relative victoire de la cesse sur le feu, l'ONU avait fait ériger, en rond-point et à deux pas de l'ambassade de France, un monument révolver.

Une sculpture métallique, 100% premier degré. Le bout du canon est noué.

Mais qu'importe...
S'embrouiller c'est une tradition.
Et les pétarades sont fréquentes.

Sans avoir à se mouiller, mes hôtes ne sont guère en reste.
Aussi, le gun participe à leur look.
Et ce, même s'il ne se voit pas,

Aucun réel besoin, jamais de brèche à leurs moyens.
En bon magouilleur de la haute, c'est leur padré qui y veille.

Les vitres tintées du 4x4, ou de la Toyota Camry noire, glissaient d'un pot-de-vin à l'autre, et de bordels en casinos.

Le toit de la villa se coiffait d'une grosse antenne.
Un genre de parabole high-tech pour communications abstraites...



En société, je suis un genre de faire-valoir.
Inviter un blanc ça fait classe.

Je ne dirais pas qu'ils flambaient...
Ils avaient le cash pyromane!

Mais dire merci les indispose.
Quelque part cela fait écho aux vraies intentions de leurs gestes.

Alors je les laissais se montrer au dessus de ça.

A la villa, toutes les journées s'imitaient.
Défoncés un peu à la coke et beaucoup au yaba.
Plus rarement aux ecstas.

Une fois m'avait suffit. Je ne touchais pas à ça.

L'herbe, ou l'opium, ça faisait je crois trop local.
Ou bien trop touristique.
Dommage...


Aucun des frères n'étant jamais d'accord, le nom du groupe changeait.
Comme les chemises de Chica.
Comme celles de Vichea.
Un mauvais goût bariolé de frasques chaotiques.
Prétexte à disputes cinglantes.

Lors des concerts, toujours petits.
Toujours plus ou moins glauques aussi.
Il n'y a de présentations. Ceux qui sont là savent tous déjà qui ils sont.
Et les noms de scène ils s'en foutent.

Mais Chica et Vichea ne rigolent pas avec ça.
Un de leurs cousins a percé jusqu'en Californie, alors... Ils escomptent le succès aussi.

Ils sont pressés, orgueilleux, aveugles et sourds à l'extérieur.
Sauf la médiocrité peut-être, rien ne sera jamais gagné.

Keng pourrait-il croire le contraire?

Lui seul à un réel talent.
Je me demande ce qu'il fait là...

Sophear a sa beauté pour elle, une voix.
Mais pas de terrain d'expression.

Leur musique n'en est pas une.
Et les chansons sont inutiles.



Nul part ailleurs je n'ai si peu écrit.
Et la langue française me manque.

La sueur dehors est étouffante.
Et la clim dedans est austère.

La chaleur est trop ocre.
Les moustiques sont très forts.

A longueur de temps je promène les yeux de mes pas sur la ville.
Nourrissant bien des impressions.
Titillant le bleu sans le ciel.
Et la racine de l'horizon.

Puis je reviens ici.
Face au portail immense d'une bâtisse sans âme.
Devant la petite guérite d'un gardien mécanique.


Plusieurs domestiques vaquaient.

Le jardin. La cuisine. Les courses et le ménage.

Au début je ne savais pas qui des quatre habitaient là.

Il y avait tellement de pièces!
Je croisais très peu les parents. Ils m'en considéraient d'autant...

Vichea et Chica sont frères.
J'aurais pu m'en douter mais je ne l'avais pas fait.
J'avais cessé, depuis déjà plusieurs mois, de faire confiance à ma perspicacité.

Keng vivait là, comme moi.
A la différence de taille qu'il était leur pote et moi pas.
Le thaï et le khmer c'est proche, ils conversaient sans problème.

Avec l'anglais, Keng excepté, ce n'était pas de même aisance.
Alors, tant bien que mal, je tâchais d'apprendre le khmer.

Avec l'accent, le prénom de Sophear ressemblait à “soupir”.
Ce qui lui allait comme un charme.

Elle, ne vivait pas sur place.
Ou du moins elle n'y dormait pas et ne venait pas tous les jours.

Pour se faire désirer, pour souligner son caractère...
Elle décalait ou annulait, les invites, les rendez-vous et les répétitions du groupe.
Avec un systématisme qui en était presque comique.

Chaque fois pourtant, Vichea et Chica s'en plaignaient. Et feignaient le reproche.
Ils s'appliquaient, sans même se concerter, à paraître crédible.
En vain. Et sans même s'en rendre compte.

Il était clair qu'ils en pinçaient pour elle.
Aussi clair que, du côté de Sophear, ce n'était pas pour lui déplaire.

Mais en même temps, plus elle était belle intégrale et plus ses pupilles noires juraient que jamais elle n'aimerait personne.



La sueur dehors est étouffante.
Et la clim dedans est austère.

Pourquoi y revenir alors?
Pourquoi jouer plus loin ce rôle de cinquième roue de la team?

Je ne me posais la question.
Seulement la réponse.

J'étais la moitié du suspens, Sophear de la résolution.

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Lundi 22 septembre 2008


Je l'ai vu. Elle le sait.
De moi à elle, trois fois rien.
Trois fois, au moins...

Mais moins elle daigne davantage et plus je sais qu'elle me voit.


Au commencement, j'étais gentiment ignoré.

D'Eve à Adam, sans la pomme et sans le serpent.
Mais l'évocation du venin. Les pépins de la connaissance...

Un jeu de signes distillés, négligemment arborés.
À l'indifférence des jours, au savoir de l'homme-et-la-femme.
Sorcellerie improvisée comme un traitement de faveur.

La profondeur de son trouble...
C'était l'aiguille des heures sur l'horloge de la perception.
Chronique, lente, latente. Et souvent cerclée de folie. 
Les minutes en sa présence, des réminiscences létales.
Bris d'histoire incommunicable des sexes et de leurs clivages.

Des parfums, des relents, d'universalité coupable.

L'assurance de son dédain, une fragilité miroir.
Et ça volait dans les éclats de reflets tout intérieurs.

Des flirts opaques avec des ombres.
Et entre son coeur et le monde,un filtre :
L'épaisseur courbe d'un trou noir.
L'entonnoir des attractions fourbes.

Fatales, glaciales...

Quand le corps qui les hébergent semble n'être attaché à rien, il y a des beautés qui y tiennent beaucoup.

Mais comprendre n'atténue pas le grand écart des sentiments.


À part voir et sonder Sophear, je n'avais rien su tenter.
Pas même songé à le faire.


Elle était née dans une cuillère en argent qui lui ressortait par la bouche.
Tout lui était insipide.

Pas de dégoût pour la richesse.
Juste du mépris pur et simple envers tout ce qui s'achetait.
Et en premier les lieux, les personnes.

Nous sommes dans un pays où la pourriture est puissante.
Là où son père est, parmi d'autres, un corrompu professionnel.
Un bonnet plus gros que les autres.

Je le sais. Elle l'a vu.


Longtemps je minimisais combien c'est elle, seulement, qui m''imposait en parolier de ce groupe.
Le rôle que j'y jouais. Les tensions que je générais.
Concrètement, j'étais de peu d'utilité.
Tant l'avenir de ces morceaux riait d'improbabilité.

Sophear aussi riait de moi, de ma démarche.
Les mots lui étaient sans saveur.
Mon voyage, elle le trouvait con.

“Oui mais qu'est ce qui n'est pas con?”

Elle ne m'avait pas répondu.
Elle s'était détournée.

“Let's sing then...”

Un regard terrible en retour.
Regard qui en trahissait long...

Une première!

Elle semblait me reprocher de la désirer passivement.
De n'avoir pu me rembarrer.

Et le lendemain matin, elle venait me réveiller.
Assise au chevet de mon lit, dos tourné.

Pendant combien de temps..? 

Une apparition mystique.
Les cheveux d'une nuque.

Et puis la réciprocité d'une émotion immobile.

C'est sûr qu'elle entendait mes yeux. Mais refusait de les croiser.
Et, de la fin de mon sommeil, je m'imaginais qu'elle pleurait.

Ma main atteignait son épaule. Elle la prit.
Et sans me prêter son image elle m'offrait de la dévêtir.

Seulement nue.
Sans glace ni carapace.
Et tenue à bout de bras.
Là. Je voyais sa face cachée.

Aucune larme, sinon l'ensemble de son charme.
L'éloquence de sa pudeur.

Elle ne dissimulait sa grâce.
Mais sa douceur.

    Sa douceur indéfinissable.


Les mots, sans doute, sauraient raconter bien plus.
Mais à l'endroit de ce que j'aime à souvenir, ils ne le diraient que moins bien.



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Mardi 23 septembre 2008

 


Nous sommes à Kompong Som. Aussi appelé Sihanoukville.

Il y a l'océan indien sur des plages sans vie.

Des paillotes joliment frêles, abandonnées à la côte.

 

Un panorama pénétrant, les fragments d'un globe chamallow.

On jurerait ce paysage inchangé depuis plusieurs siècles.

 

La Terre-astrale émotionnelle...

 

Et dans ce cadre interminable, où le temps suspendrait les songes de tout ce qui ne bouge pas.

Là, condamnés au mouvement, tous le jours on se quitte. Tous les soirs on s'acquitte.

Comme s'il fallait toujours boire à la limite de la brèche.

 

De grands hôtels en disputes.

De divergences en turpitudes.

 

Ma love story avec Sophear, ce n'est pas l'amour et l'eau fraîche.

 

Plutôt la passion torrentielle.

La sensualité impulsive.

Les courants hydro-éléctriques.

L'hydre de nos chutes de reins, et celle de nos chutes libres.

 

À s'aimer coûte que coûte, envers et contre nous, c'est fou à quel point le coeur s'use.

À quel point il en redemande.

 


Une nuit. Deux transats. Une plage.

 

Derrière nous, s'anime un mince échantillon, festif, d'une jeunesse occidentale.

Comme on en voit à Koh Chang. Comme il en est à Koh Pha Ngan.

Comme il en est, juste là et autrement comme... Un soir de plus à leurs escales.

 

Un ampli qui joue Buddha Bar.

Et un bar en osier où tanguent, comme les fleurs, des cocktails empaillés.

 

Ça parle joyeusement fort.

Les regards sont lustrés.

Séduction franche et tamisée.

Sans rien faire, l'insouciance trouve ses raisons.

Ou simplement se consomme, sans qu'autour rien d'autre n'existe.

 

Serendipity beach.

Un coin de crique, ouvert à flanc de grève.

Et des guirlandes à lampions qui illuminent les verres et découpent les silhouettes.

 

Face à nous c'est la mer.

Plus noire encore que le ciel.

 

Sophear n'y est pas à l'aise.

Je la comprends...

 

C'est la seule khmère ici.

Une étrangère dans son propre pays.

 

Un sentiment commun, un symptôme trop géographique.

Une presque coutume, forgée de mauvaises habitudes.

 

Comme celles qui, à présent, permettent à tant de regards crus de prendre Sophear pour une pute...

 

On me témoigne des sourires complices.

On lui fait des grands yeux salaces.

 

Et, en ne me retenant qu'au sable, mes poings-virgules ne sont pas loin d'amorcer là une ou deux phrases.

Mais Sophear, si égale à elle-même, réinterprète ma tension.

 

"Si ça t'emmerde qu'on te croit avec une pute, t'as qu'à le dire! Je peux partir!"

 

...Comment voir le simple des choses, lorsque l'on est si compliquée?

 

Sans rien dire je l'embrasse.

Sans rien dire elle me repousse...

 

Calmement alors je m'explique.

Ça la trouble.

Et soudain je m'interromps.

Je bifurque.

 

C'est qu'il y a, juste à côté de nous, un groupe de gosses qui s'embrouillent.

Une poignée d'enfants des rues.

Des sniffers de colle.

Des sillonneurs de plage en quête de recyclables, et qui traînent leurs gros sacs.

Là, le plus jeune est pris en grippe par les autres.

Ils en veulent à son sac.

Je l'ai vu qui essaye de protéger son butin, et eux resserrer leur menace.

J'interviens.

Ils se moquent de moi, de lui. Ils me testent.

Avec son amas de canettes, leur victime se glisse derrière moi.

Les autres veulent le rattraper.

Je hausse le ton en khmer. Ils s'arrêtent.

Conspirent entre eux. S'attardent autour.

Et puis très vite ils oublient.

La colle a eu raison de tous et le plus jeune vient s'endormir entre les pieds de nos chaises-longues.

 

C'est alors que Sophear se lève, et là dessus me pique un fard.

D'abord en khmer. Vraisemblablement des insultes.

Mais je ne les comprends pas.

Et ce saut d'humeur encore moins.

 

C'est décousu, paradoxal, et déroutant d'incohérence.

 

Elle me reproche violemment d'entraver à l'injustice.

De n'être qu'un con prétentieux qui ne peux rien savoir du nécessaire ordre des choses.

Que je vis à dix milles lieux de la réalité d'ici, avec une armada de valeurs débiles, plus naïves les unes que les autres.

 

J'avais connu les colères froides.

Je découvrais la fureur chaude.

 

Un ouragan, à peine plus long qu'un claquement de porte, suivi d'une incompréhension totale.

Une incompréhension durable.

 

Ce n'était pas du tout son style.

Elle excellait au contraire dans les non-manifestations.

Dans les regards trop silencieux, les paroles vives, cinglantes, mais en façade d'émotions parfaitement contenues.

 

Après ça, elle ne disait plus rien. Restait prostrée.

Mais elle ne partait pas.

Et se montrait à moi plus bizarre que jamais.

 


"Tu viens!?"

 

Je la suivais, pas fâché de quitter la plage.

Mais en allant vers sa voiture, j'appréhendais surtout la suite.

 

Elle conduisait et ne parlerait plus.

Je m'efforçais d'en faire autant.

 

Rien jusqu'à la chambre d'hôtel.

 

Et puis, une fois la porte refermée, son visage...

Le miracle.

 

Ça devait ressembler à ses traits de la première fois.

Mais cette fois-ci, j'étais en face.

 

Un court instant, j'avais encore cru à des larmes.

 

Pourquoi... Je ne sais pas.

Peut-être ma propre émotion.

 

L'hostilité n'était pas seulement effacée.

Mais juste inimaginable.

 

Et elle m'approchait en flottant sur un tapis de sagesse.

Je la trouvais resplendissante.

 

Après la pluie, le beau temps.

Venue d'ailleurs.

De très loin.

Rien que pour nous.

 

La "confiance en soie" l'habitait.

 

Le rouge aux joues.

Le noir des yeux saillant.

Seulement dans l'intensité de tout ce qui échappe au temps.

Elle me fixait.

 


Il y a des jours depuis, lorsque sur la route je me manque, en écrivant, j'aime à essayer d'entrevoir ce qu'alors ses yeux là voyaient.

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Vendredi 26 septembre 2008



Un week-end à la mer, des visites de temples.

Du transport, des hôtels.

Et un visa à renouveler encore.


Me revoilà ici.

À Phnom Penh et sans argent.


Le pécule de Koh Pha Ngan, la cagnotte spéciale coups durs, est érodée jusqu'à la lie. Et mon autonomie fragile est retombée au point mort.


La grosse villa de la rue 317 m'est ouverte à volonté.

Sophear y veille.

Mais moi, dans ce confort aseptisé vautré de luxe glauque et déshumanisé, je ne sais que m'y ennuyer.


Et puis, ce qui n'est pas non plus une nouveauté, le français me manque.


Pas mon pays, ni les français, ça non.

Ce qu'ici je vois des expats parvient à seulement m'inspirer un méchant dégoût tricolore.

Mais le langage... Heureusement y échappe.


Huit mois que je n'ai pas lu un bouquin!


A l'occasion, je feuillette le Cambodge Soir, journal oublié çà et là sous quelques tables de bars.

A la villa, entre deux défonces des frères toxs, je m'adonne à TV5.


Mais bon, ce n'est guère mieux que deux pistaches à l'intention d'un crève la dalle...


Les rêves linguistiques sont fréquents.

Sophear y converse dans la langue de Molière, et moi je m'illustre en khmer.


Perdre la langue, c'est un vide très singulier qui avale l'identité.

Un trou noir qui nous démantèle et qui progresse, à force de petits riens.

Là, il me faut juste l'endiguer.


Alors j'écris.


Des poèmes et des poèmes, à ne plus savoir qu'en faire.

Je les organise en recueil que je donne à Sophear.

Puis j'en entame un autre. Probablement, pour le confier à Keng.

Pour le geste.


Sophear n'affectionne pas la poésie.

Pourtant elle aime l'objet.

C'est l'idée de savoir que, pour elle, je puisse écouler tant de phrases.

Tout un chapitre est à son nom. Mais le contenu ne lui parle.

C'est normal.





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Vendredi 26 septembre 2008


Depuis plusieurs jours, mes yeux jouent à s'échapper.

Ils jonglent, sur une carte du monde, à recenser scrupuleusement les destinations francophones.

Et, entre deux méridiens, j'échafaude des sommaires, des tables de matière grise. Des pistes que je titre, à défaut d'explorer plus loin, sur mes capacités écrites à ravoir de l'argent en main.


Mais les facilités rencontrées sur les îles m'ont rendu quelque peu flémard...


Ici, sur les proportions du tourisme face au voisin thaïlandais, il n'y a pas d'équivalence et les schémas du passé ne sont donc pas transposables.

Mais à considérer des plans démerde, plus ou moins de très longue haleine, je me décourage illico.


Quelle autre alternative?

Une formule rapide..?


Je cherche. J'insiste.

Mais ça ne vient pas.


Alors songeur, improductif, j'en suis donc là quand bruyamment déboule Sophear, pimpante et survitaminée.


Elle tient une pochette à la main. Et l'agite victorieusement comme s'il s'agissait d'un trophée.


« C'est génial, c'est génial! »


Des pages et des pages manuscrites, joliment parsemées de khmer.


« C'est la traduction de ton livre!  C'est super bien écrit! J'ai jamais rien lu d'aussi romantique!

J'ai eu une idée pour toi. T'as besoin d'argent, alors je sais :

Tu vas écrire des lettres pour les putes!»


« Quoi?»


« Oui, y en a des tonnes à Phnom Penh. »


« Ça je sais mais je vois pas le rapport. »


« Et ben si... Elles sont toutes là à chercher le pigeon du siècle.

Le mec dingue d'amour, et plein aux as, qui ne les oublie pas après. Celui qui est prêt à les entretenir de loin, pour peu qu'il arrive juste à croire que la fille est différente, qu'elle a des sentiments sincères, qu'elle l'aime et tout le bordel...

Ça arrive tu sais! A Phnom Penh, il y a plus de faux mariages que de vrais!

Le mec paye pour la famille pauvre, rallonge pour l'enfant imprévu, celui qu'elle a eu y a longtemps et qui vit chez ses parents, celui qu'elle vient d'avoir, même si elle n'en a pas,.. »


« Attends... Tu voudrais que j'écrive des lettres d'amour à leurs gars? »


« Bah ouais, vu ce que j'ai lu, je suis sûre que ça marcherait. »


C'est très touchant... Je ne sais pas comment le prendre.

Alors j'y mets du pragmatisme, par-dessus mon amour-propre.


« Ce serait pas une idée du traducteur pour gagner quelques heures sups? »


« Pas besoin de traduire... T'écris en français pour des français. C'est tout.

C'est pas ça qui manque ici, les super pigeons barangs! »


Le mot barang en khmer, comme farhang en thaï, désigne les étrangers blancs.

Dans l'affaire qui nous intéresse, juste derrière les candidats américains, les français sont les meilleures proies.


« Dis- moi, elle a l'air de beaucoup te plaire cette idée-là. »


« Bien sûr! Et pis des putes j'en connais plein. Vichea et Chica encore plus... »


« Oulala! Je le vois venir gros comme la maison ton plan malsain...

Alors, pour tes copines, je veux bien essayer, une lettre ou deux. Ça changera des chansons...

Mais je refuse de mêler les deux frangins là-dedans, pas moyen.

Tu voudrais pas aussi qu'on en parle à leur père... Je suis sûr qu'il serait à fond. »


« Ok. C'est moi qui te prendrait en charge.

Mais ce ne sont pas mes copines! Je les connais, c'est tout. »


« Je veux bien voir ce que ça vaut... Mais je préviens d'avance qu'il est hors de question de monter une agence matrimoniale pour putes. Une ou deux lettres, et basta!»



Je ne sais trop quels comptes Sophear réglait dans cette histoire...

Mais ce petit jeu l'exaltait.


Rien n'avait traîné.

À la suite de mon feu vert, son téléphone n'avait plus quitté son oreille.

Et le soir même, les rendez-vous pleuvaient.

Chaque fille au compte goutte.

Sophear payait son verre et se chargeait d'expliquer tout.

Chaque fois elle se répétait.

Mais ça ne la dérangeait pas.

On aurait dit une militante convaincue. Et convaincante avec ça.

J'étais bluffé par l'attention qu'elle récoltait.


D'entrée, elle montrait la traduction du recueil.

Et, à la fin de l'entrevue, elle se tournait vers moi, pour négocier mon salaire.


Aucune idée de combien demander. Il n'y avait rien à négocier.

Mais elle savait.

Et si elle me considérait, ce n'était que pour inspirer davantage de sérieux.


10$ par lettre.

(au Cambodge le dollar est roi)

Et une prime à chaque virement redivisible entre elle et moi.


Sophear notait déjà les premières commandes de missives.


Ces filles ne sortaient pas des bas-fonds de bordels atroces comme ça grouille dans le pays.

Bien plus chanceuses, plus arrivistes, plus ambitieuses, et avant tout plus libres.

Elles prétendaient à un rôle modeste, dans la catégorie de-luxe.


Sauf vis-à-vis de leurs poignées d'amants-clients, elles existaient incognitos.


Ces lettres, ce n'étaient pas qu'une histoire de mots. Mais toute une stratégie, un contexte à prendre en compte, de la psychologie.

Aussi, je laissais à Sophear le soin de se faire des films sur la bonne finalité.


10$ le courrier, moi ça m'allait.

Et, aux vues de nos nombreux contacts, j'aurais sans doute, d'ici deux mois, quelques 300$ en poches.

Dans un pays où le salaire moyen frise les 20$ par mois, il n'y aurait pas de quoi flamber, mais bien assez pour voir venir.



Mon peu d'estime à l'égard de leurs bons amants, des touristes sexuels, et d'une réalité d'ampleur si généralement abjecte, me dispensait de toute intervention éthique. Sinon de celle qui interviendrait, justement, dans l'initiative en elle-même.



Mine de rien, me voilà embarqué.

Mine de rien, je m'en rends compte.

Alors, je prépare mon stylo. Pour qu'il fasse gentiment mine d'être dans leurs mains à elles.


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Mercredi 1 octobre 2008



C'est avril 2002. C'est mai.

Juin déjà, juillet, août et septembre...


Rédacteur en chef d'un épistolaire clandestin pour des prostituées khmères, et puis thaïlandaises.


D'un simple test, juste « pour voir », cela avait duré six mois.

Comme un tour de cartes au poker qui entraîne bien d'autres tours.

Et comme quoi, la poésie ça mène à tout...


Était-ce là bien différent de la com ou des flyers pour un ou deux managers de services touristiques?


...Oui.

Enfin, sur la forme tout au moins.


Sophear avait lancé l'affaire, et s'y était investie comme une forcenée.

Au troisième mois, Keng nous avait rejoint.


Tout au long de cette période, beaucoup de choses se sont passées.

Mais la plupart se ressemblaient.

Et dans le fond, sinon des chiffres, rien de réellement palpitant.



Pas loin de 700 lettres, à l'attention de 180 clients de prostituées.

Pour un peu plus de la moitié d'entre eux, ces missives à la mer atteignaient leurs objectifs.


Je découvrais MSN, les petits conflits et les gros micmacs de l'argent, la misère sexuelle de ceux à qui j'écrivais, la misère psychologique de celles qui me mandataient. Et la Western Union.


J'effectuais plusieurs aller-retours Phnom Penh / Bangkok à bord des coucous chaotiques de la President Airline. Une compagnie locale qu'à personne je ne recommande!


Les perspectives concrètes de l'indépendance financière promise à terme m'étaient acquises dés le premier mois.

Quant à la suite, elle les confirmait davantage.


Sophear gérait presque tout, et Keng avait mis en marche la même formule sur Bangkok.

On recevait alors plus de demandes que mon stylo ne pouvait en traiter, et mes rapports avec Sophear en devenaient d'autant exécrables.



La mousson battait son plein, lavant à grandes eaux les villes et tous mes derniers mois.


Si égal à lui-même, l'argent avait joué son rôle.

Des tensions entre nous, des crêpes-chignons avec les filles.

Et entre moi et Sophear, le plus parfait des tue-l'amour.



Au commencement du voyage, j'avais royalement balayé le moindre rêve de carrière et toute ambition de fortune.

Mais au sixième mois de ce grand trafic de lettres, j'avais plus qu'il ne m'en fallait. 12000$ de mots.


C'est bien assez mis de côté.



Sur la fin d'une histoire, je me suis fait une raison.

C'était d'ailleurs écrit d'avance. À la virgule prêt, ou presque...


Le seul dilemme rémanent concernait à présent la vaste matrice du monde.

Et quel morceau parcourir?


Au moment de la question, il y en a un qui m'attire, plus que tout autre.

Un qui m'appelle par mon nom, depuis ma prime adolescence.


Aller là-bas, ce serait comme mettre le pied sur la lune d'un nouveau continent.

Une île et un pays à la fois.

L'Islande!

La voix de Bjork, et les images de Gondry.

Les volcans, les glaciers, l'idée d'une nature extrême.

Les charmes d'une terre primale.



Là, le coût n'est plus un obstacle. Alors, c'est décidé.


Je n'ai pas dit mon dernier mot au Cambodge, simplement j'y tourne une page.


Et Reykjavik, ce sera ma prochaine escale.

 

 


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Lundi 2 mars 2009


La route numéro 1. Un ruban de goudron collé sur un contour plat du pays. À mon rythme je l'empruntais, dans le sens des aiguilles d'une montre.

À 8h00, il y a Reykjavic, capitale septentrionale de mes premiers jours islandais.


Je suis là, heureux trotteur d'un globe-horloge, sur cette grosse île arrondie par une route périphérique.


L'été s'achève. Sans insister.

Et avec lui, à mesure qu'une saison passe, se dissipent un à un les charmes du doux calendrier sans nuit.


Quelque part ça naît.

Ailleurs ça meurt.

La vie partout. Partout la vie.


Jamais je n'ai su nuit si courte, si grande, si soluble.


Cette curiosité s'apprécie davantage encore lorsque l'on sait l'autre moment, interdit de lumière solaire. Le rendez-vous chronique du temps soumis avec 1°c symbolique. Quand le baromètre s'adonne à cingler très fort l'épiderme.


Or, par ce qui ici n'est rien d'autre qu'un retour classique d'ascenseur, les éphémères de la suprématie du jour s'en vont toujours, imperturbables, pour muter en leur contraire.


Auparavant, l'idée du froid m'avait amplement échappé. Comme en attestait à présent ce changement radical du climat aux devants de mon arrivée.

Et puis, évidence immuable, ce mal d'hiver imprévu s'était posé sur moi, et il venait de s'imposer pour mieux peser sur ma nouvelle itinerrance.


Le froid, j'apprendrais à l'aimer en marche, comme cette habitude incroyable des tourments météorologiques.

Au sein d'une même heure parfois, la neige, le soleil, et le vent, et la pluie...

Je vérifiais ce proverbe local: « Si tu n'aimes pas le temps qu'il fait, attends 5 minutes! »


Et chaque fois que l'intempérance du ciel ne m'y empêchait pas, j'écrivais.


J'écrivais et j'écrivais.

Juste pour moi.

Premier grand luxe littéraire que s'accordait mon très long congé sabbatique.

Plus tard, j'apprendrais sans surprise, qu'en conséquence, entre autre, de ces longs hivers sans lumière, l'Islande détient dans son coin la plus forte densité d'écrivains au monde.



Aujourd'hui je suis là, dans un de mes innombrables entre-deux.

Un antre-lieux.

Tout au bout de ma droite, c'est le début d'un jour.

Là-bas très loin vers la gauche, c'est l'amorce d'une nuit.


Je sais qu'un de ces lendemains, le sens du mouvement qu'a choisi de suivre mon corps exposera les hospices d'une nouvelle cartographie. Au fond peut-être ne le sais-je que par refus de me le dire, et sans que n'en soit contrariée l'inexorable répartie du temps.


Si le temps avait le langage, il aurait le dernier mot, le premier et le dernier Moi...

Au lieu de quoi c'est nous. Nous qui n'avons pas sa durée. Nous qui l'endurons lui, et ces cycles et leurs restes.

Nous qui n'avons le temps...


Alors Je parlais et Je parle.


Je parle avec le temps. Avec le déplacement des choses.

Avec la perte d'un repère, l'inconnu enfin retrouvé, les signes d'une trajectoire...


Aussi je parle à la parole, à l'écrit.

Je parle sans corde vocale, sans langage, aux espaces d'entre les mots... Et aux silences courts d'instants-regards qui les remplacent.


J'entretiens des dialogues avec tout ce qui me touche.

Ô tant et tant de choses aphones!

Et le monde et sa connaissance. Sans langage pour me les dire.

Mais ça et là ils se ramassent.

Voyez! Je tends la main pour les entendre.


Pourvu seulement qu'à nouveau ils me traversent, et j'en redeviens l'interprète.

J'accouche alors les messages : Maïeutique animiste d'un nuage extensible, de couleurs en chute libre, un sein de femme océanique. Là, une nasse en osier, un phare cyclope tournant de l'oeil seul au bout d'une plage noire, un pays et ses secondes, un pays, et ses forces giratoires...



Celui qui croit ne pas savoir a bien raison d'avoir tort.

Celui qui refuse d'avoir tort se réinvente le savoir.


Par compromis, je formule des questions.

Répands de même les solutions des équations.


Rien ne se perd.

Rien ne se crée.

Tout me transforme quand je me tais.



Traînent les lunes, tombe la neige.

Tout autour de l'Islande, je parle au silence de plus bel.


 

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Jeudi 5 mars 2009



Marié à la numéro 1, un inlassable autocar fait sans cesse le tour du pays.

Il se prend à répétition. Il s'arrête à volonté.

Si ça me chante, je peux faire halte à chaque borne, et le jour suivant le reprendre. Au même endroit. Ou bien plus loin.


Je ne suis pas pressé, ni attendu à quelque bout du cercle. Alors je prends mon temps et il me le rend bien.

Et chaque fois que changent les paysages, c'est à dire à peu près tout le temps, je descends avec mes affaires.


Une seule règle est de mise pour que le ticket soit valide: Rester dans le même sens! Ne pas revenir en arrière, mais toujours aller de l'avant.

Voilà!

Ce n'est pas formulé exactement en ces termes mais ça sonne mieux ainsi.


Lors de l'achat à Reykjavik donc, je n'ai eu à choisir que la direction du départ.


« Je voudrais ce lac d'icebergs gris, bleus et blancs, s'il vous plait. »


Sans guide ni carte à ce moment, c'est la première image venue qui fît office de déclic sur mon appareil décisionnel.

Une large photographie sur le mur d'une agence.


De toutes façons, par la gauche ou par la droite d'un même cercle, il y avait fort à parier que j'en reviendrais au même.


Alors ça y est, c'est parti!

Roulez jeunesse! Et en avant vers le sud!

La capitale, je la visiterai plus tard.



Quand on est collé à la vitre, chacun de nos trajets ressemble au vieux film d'un rêve. Les paysages semblent irréels, comme des fonds marins asséchés, kidnappés par des sols lunaires.

Mais ici comme ailleurs, pour transposer au présent son vieux rêve qui défile, vivre pleinement l'irréel, et en somme traverser l'écran, il faut savoir bien s'éloigner de son moyen de transport.


Non, les pauses pipi ne suffisent pas!


La route numéro 1, malgré son nom de star, est assez peu empruntée.

Un car par jour dans les deux sens. Quelques 4x4.

Par-ci par-là une Volvo. Une petite poignée de camions.

Et ah... Tiens! Là, deux aventuriers à vélos.


Mais la nuit, rien.


Chaque islandais possède pourtant sa voiture. Mais il y a très peu de villes, et sur l'ensemble du pays, à l'exception d'une dizaine d'agglomérations, on croise souvent plus de moutons que d'habitants.


Aussi, avant les nuits de belle étoile, où des imprévus climatiques sont toujours à envisager - pour ne pas dire « prévisibles » - il faut bien choisir son endroit, ne manquer d'aucune provision. Bien garder aussi à l'esprit que le décor a ses secrets, et son lot de surprises, pour rendre soudainement toutes ses beautés dangereuses, alors qu'aucune aide extérieure ne saurait être possible.


Souvent, pour mieux m'en rendre compte, je laissais le car quelques jours.

Et m'en allait frotter du pied, tâter du stop, compter les lichens et les astres, en suivant le tracé fragile de quelques pistes intérieures.


De ces escapades il ressort, une certaine récurrence météoro-géologique qui pourrait faire lieu d'aphorisme :


Accrochée au cercle polaire arctique par la petite île de Grimsei, perdue entre Groenland et Norvège, là où aucun arbre ne pousse, et où la terre elle-même à grande peine à exister, l'Islande - de son vrai nom, « la terre de glace » – est un territoire insulaire où chaque réunion de gouttes de pluie en flaques est une orgie sans lendemain. Balayées rapidement par d'autres intempéries, ou quelques fontes de glaciers, elles forment, dés le tout premier lit défait, des rivières nouvelles qui bientôt deviendront torrents.


Une fois passée, avec un succès relatif, mon accommodation au froid, la mission la plus fréquente, non sans lien avec la première, résidait dans les passages de gués.

Là, c'est une eau glaciale qui galope avec un débit très puissant. Généralement, peut être par pudeur, l'eau reste en dessous des genoux.

Mais dans les pires scénarios, elle grimpe jusqu'à la taille!


Et c'est alors que ce qui ne doit pas arriver, arrive...


Pendant que des vaguelettes festives chatouillent mon caleçon et que ma chair de poule hardie rivalise de courage avec mes dents qui claquent, mes pieds gelés font de leur mieux pour s'accorder avec la poigne de mes mains agrippées à leur sac à dos.

Mon corps, tel un miracle de la nature, tient tête à la saga du froid!

Mais mon équilibre un peu moins, face aux élancées du courant. Et au premier méchant cailloux sur lequel ripe mon talon, je fais un plouf lamentable de toute la moitié de mon long.


Ma tente a été épargnée. Mes carnets sont trempés.

Après le recensement des quelques habits secs dont mon corps devient le gardien, j'écris pour me réchauffer. Et comme je n'ai plus de papier, je m'esseye alors au Land Art à l'aide de pierres rassemblées.

Une fois venu à bout de cet alphabet islandais, je ne sens plus mes mains, je ne sens plus mes pieds, je ne sens plus mon corps.


Jusqu'à un autre de mes jours, je crois que le froid est passé.

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Jeudi 12 mars 2009



On dirait les nom et prénom d'un amour de jeunesse magique. Ou bien l'affection d'une femme, le jour où son enfant prend froid.

En vérité, c'est une tendresse naturelle à l'échelle d'un village.

Dans la foulée d'un danger écarté, suivront les remontrances d'une voix bien intentionnée. De celle que l'on sent heureuse, enfin, de pouvoir se rassurer en nous disant qu'une prochaine fois il faudra faire plus attention. Machinalement, on acquiescera, comme si de rien n'était plus.


Je suis au lit. Il est à moi.

Héros d'une fin de saga qui après s'être tant donné ne sait plus s'il a vaincu.

De la vie me semble ailleurs. Et si proche, que les bras de ma torpeur ne la saisisse que floue.

Je suis malade. La meilleur couverture du monde m'accable de son réconfort.


J'ai attrapé sans doute une glaciopathie carabinée, une fièvre iceberg, une grippe esquimaude, peut être les trois d'un coup...

Ou alors l'un de ces fléaux endémiques au grand nord qui stalactite la volonté, morfond toutes les perspectives et fait pleurer du nez.


« Tu as moins de force qu'une chaussette.

Ton cerveau est le roi des gauches et ses émissaires ne sont rien.

Rien que deux manchots albinos.

Ô mon ami, tu es pâle!

Pâle comme un glaçon tout chaud.

Pâle comme un garçon sans joie.

Et ta belle du voyage, ta gitane de poésie.

Elle est fondue, au fond du gouffre... »


Ainsi parlaient les elfes tout autour de mon lit.


Loin penchées sur mon sort, deux walkyries concentrées cherchent des poux à de vieux grelots sourds.


Assez me dis-je!


Opère alors une révolte cérébrale. Branle-bas de combat chez mes neurones et mes sens. Mais rien n'y fait.

Je ne comprends toujours pas.


Eux pourtant, ne semblent pas comprendre que je ne comprenne pas.


Et moi, comme une information perdue derrière mes yeux entrebâillés, depuis l'autre pays lointain de la pièce où nous nous trouvons, je n'ai pas la moindre conscience que ces personnes autour sont vraies.


Avant ou après, ça a beaucoup tergiversé.

Rhinopharyngite? Simulidose?

Vraisemblablement l'une sur l'autre.


En islandais, les gens ne parlent pas. Mais ils chantent, ou alors ça y ressemble.

C'est envoûtant de les entendre. Comme le bruit de l'eau qui court dans une rivière où l'on tombe, en plein coeur d'une région seule et que le folklore dit hantée.

Ici aussi, dans cette vielle ferme de Vík, le charme de leur chant agit. Même s'il naît de mes symptômes, de leurs noms, et du mélange des champs lexicaux de mon mal.


Je me sens tout con maintenant. Comme un macareux juste né.

Et eux, ce sont mes ornithologues.


La simulidose n'est pas du tout cette maladie réservée au randonneur qui simule mais une infection très locale que l'on doit à un moucheron minuscule, le simulie. Mais ce n'est pas la saison, alors allez savoir pourquoi...

J'ai du me faire piquer par le tout dernier spécimen vivant de l'édition 2002. Et le bougre était tellement seul que je n'ai pas vu son nuage.

L'autre spécialité du coin, c'est la rhinopharyngite. L’énergie géothermique qui fournie gratuitement du chauffage à toute l'île est tellement efficace que les passages du chaud au froid sont des calvaires pour le pharynx.


J'ai vraiment bien fait de me poser ici, aux premiers signes étranges de mon dérèglement métabolique.

C'est la station la plus pluvieuse du pays et je ne le vois même pas. Je reste alité une semaine avec souvent des gens autour, debout. Des gens qui me parlent, ou alors qui parlent de moi en me montrant du doigt avec l'ongle de leur menton.



Par là, il y a peu d'âmes qui vivent. Mais tous ceux qui viennent me voir ont entendu parlé d'un vaste alphabet de pierres, 100km plus loin, près de la petite ville d'Hella.

Ceux qui m'en parle ne l'ont pas vu. Il savent seulement que par là-bas ça prête à de vives polémiques.

Certains y voit un hommage à leur île, la fierté d'une langue ancienne qui n'a rien perdu dans les siècles, et l'identité d'un pays au plus proche de la nature, plus originelle que jamais, et plus fragile que toujours.

Pour d'autres avis, au contraire, c'est un scandale écologique. Déplacer autant la nature peut menacer l'écosystème. C'est le geste inconscient d'un touriste qui, si on laisse faire sans rien dire, risque de se voir imité.

L'église s'en est mêlé. Et toutes les superstitions d'ajouter au débat publique.

Tout le Landmannalaugar est un région "hantée". Et en particulier les alentours d'Hella. Au pied du glacier Mýrdal, le petit village de Vík connaît aussi son lot d'histoires de fantômes.

Rationnel écolo, superstition, religiosité, croyances diverses, un brin de conservatisme, et quelques esprits artistiques qui osent même parler d'oeuvre d'art... Entre tout ça, le coeur de l'opinion populaire islandaise balance. Et le mien joue du triangle.

Mais pas longtemps, puisqu'au moment où on m'en parle quelques impatients d'Hella ont déjà rangé mes cailloux.

Depuis mon oreiller malade, je ne sais pas quoi en penser.
Je ne suis pas encore ému. Pas encore amusé non plus.

La seule image qui me vient, comme un cheveux sur la soupe, c'est une assiette de pâtes alphabet. Sans doute parce que enfant, j'aimais moins les manger que d'en mettre plein sur la table.


« Mais quand la table c'est ton pays..!
Ô mon ami, vient donc prendre ton repas.
Ta belle du voyage, ta gitane de poésie...

Elle a fondue sur notre automne.
Elle a fondue dans ton assiette.
Mais de loin elle répand son souffle. »



J'aurais voulu garder juste une lettre.

                                ð

Avec sa petite croix en haut, clin d'oeil mutuel de l'homme et de la femme.

                   ♀ ♂

 

 

Après les vers matinaux sur le sable de Koh Chang, et maintenant cet alphabet Islandais. Malade ou pas, une nouvelle passion confirmait le bout de son nez:

Le Land Art typographique et ses lendemains éphémères.


Pendant quelques jours prochains, en compagnie de somptueux ciels boréaux, ma convalescence se bornera à des écritures solitaires de poèmes à mon carnets.


Mais après, un jour et puis encore d'autres, cette manie d'écrire, sans encre mais sur le monde, deviendrait mon jeu préféré. Mon jeu de mots le plus chronique.

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  • : L'homme Qui ne vit que de mots est une initiative humaine, une aventure libertaire et poétique, entreprise en août 2001 et sans interruption depuis. Le concept: Vivre et voyager sans un sou! Ni compte en banque, ni richesse autre que les mots pour seul moyen de subsistance. L'auteur, qui depuis plus de 7 ans déjà tourne autour du monde à stylo, au gré des seuls fruits de sa plume, veut partager ici la chronologie d'une histoire qui ne saurait vouloir finir.
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